Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Mode d’emploi: comment faire craquer un cadre? O commentaire

MainKiEcritÉole (nom d’emprunt) a été victime de harcèlement. Avec le recul, cet ancien cadre de fonction support d’un groupe de services a réussi à dépecer point par point le mécanisme de violence psychologique qui a fini par le faire craquer.

Pour faire connaître ces méthodes, il a tenu à témoigner de son expérience sous la forme d’un « mode d’emploi » basé sur du vécu: « comment faire craquer un cadre? », mais aussi « comment y résister? ».

Etape 1: préparer le terrain

Mon employeur a d’abord constitué un dossier listant ses reproches, vraisemblables ou inventés. Y figurait par exemple le fait de ne pas avoir réussi à m’intégrer, ne pas avoir participé suffisamment, ne pas avoir décidé, ne pas avoir pris d’initiative, ne pas « manager » correctement mes équipes. Puis il a diffusé dans l’entreprise la rumeur de mon départ.

Ensuite il a essayé à me déstabiliser en me convoquant pour me dire ceci :

« Personne ne veut plus travailler avec vous… Certains de vos subordonnés ont menacé de démissionner si vous restez… Vous n’avez plus aucun soutien dans l’entreprise… Vous n’apportez aucune valeur ajoutée… Vous n’êtes pas fait pour le poste… Vous n’avez pas les qualités requises vous êtes  une erreur de casting… Vous ne pouvez plus exercer vos fonctions… Cherchez du travail ailleurs… »

Ensuite il a cherché à me culpabiliser en me disant, oralement,  afin de ne pas laisser de traces écrites de la tentative de déstabilisation:

« Vous étiez censé avoir les qualités et compétences requises… Vous n’avez rien fait pour améliorer la situation… Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour vous aider… Ce n’est pas vous la victime, ce sont vos collègues et l’entreprise qui supportent vos carences… Et en plus vous êtes très bien payé… »

Etape 2: m’isoler

Pas d’invitation aux réunions, pas de mail, pas de réponse, pas de note de travail, pas d’appel. Mes collègues, sachant que j’étais mis en quarantaine, craignant pour leur position, ne me fréquentaient plus.

Une personne extérieure à l’entreprise ayant demandé à me voir, il lui a été répondu : « je ne sais pas où est son bureau ».

Je n’avais plus qu’à rester derrière mon ordinateur, sans rien faire, à tourner en rond autour de ma table pour m’occuper. Le but étant de me conduire à l’abandon de poste en ressassant les pensées d’échec et de culpabilisation qui suscitent l’angoisse destructrice. Mon employeur m’a demandé de prendre des congés afin de m’éloigner.

Pour ne pas risquer d’être accusé de harcèlement moral ou professionnel, et pour sauver les apparences en interne, mon employeur ne laissait aucune trace écrite. Tout était oral, sans témoin.

Sa méthode: aucune agressivité ouverte, dénégation des paroles dites. Il se donnait le bon rôle :

« Nous avons tout fait pour vous aider… C’est vous qui vous êtes mis dans cette situation… Vous avez refusé de faire ce qu’on vous demandait… C’est vous qui nous contraignez à agir ainsi… Je veux vous aider… Mais si vous ne coopérez pas, je serai obligé d’en tirer les conséquences… »

Etape 3: me pousser vers l’inaptitude médicale

Après quelques semaines de ce traitement, je dormais très mal, je me sentais dévalorisé, désorienté, démotivé, isolé, anxieux, instable, émotif, méfiant, déprimé.

Mon généraliste m’a mis en arrêt de travail une semaine, puis un mois. Mon employeur m’a suggéré d’aller consulter un psychiatre :

« Vous ne vous en sortirez pas tout seul… Cela n’a rien d’infamant de consulter un psychiatre quand on traverse une période difficile… »

Le psychiatre m’a prescrit un anxiolytique et un anti-dépresseur. A mon retour, mon employeur m’a demandé de prendre rendez-vous avec le médecin du travail. Il lui a écrit en lui demandant de me déclarer inapte: cela lui aurait permis de me licencier à moindre frais.

Etape 4: organiser ma sortie

Mon employeur m’a demandé de renoncer à mon poste en me proposant un autre poste qui s’est avéré fictif . Il m’a prévenu:

« Si vous refusez ce nouveau poste, nous serons contraints de vous licencier et ce sera de votre faute. »

Puis il m’a mis à pied sans motif afin de m’éloigner et d’accentuer ma déstabilisation. La procédure de licenciement a été engagée et s’est conclue par une transaction difficilement négociée.

J’insiste sur deux points :

  1. L’aspect méthodique, organisé, volontaire de ce mode opératoire visant à me déstabiliser, -ce, dans le respect de l’apparence de la légalité-, et également pour ne pas donner une mauvaise image des méthodes de  la DRH (bien-nommée) en interne.
  2. Mes collègues ont bien vu ce qui se passait mais personne n’est intervenu. Soit par peur pour eux-mêmes, soit parce qu’ils n’ont pas compris car il faut être passé par là pour véritablement comprendre les conséquences psychologiques de ce mode de déstabilisation.

Définition du harcèlement moral

Le harcèlement moral est défini par :

« Des agissements répétés ayant pour but ou pour effet une dégradation de vos conditions de travail susceptible de porter atteinte à vos droits et à votre dignité, d’altérer votre santé physique ou mentale et de compromettre votre avenir professionnel » (art. L.1152.1 du Code du travail)

Encore faut-il en apporter la preuve !

13 conseils pour s’en sortir

Voici maintenant quelques conseils que je tire de ma propre expérience pour vous aider à faire face si vous êtes un jour l’objet de ce « mode opératoire » :

  1. Commencez immédiatement à tenir un journal personnel de tous les actes malveillants dont vous êtes l’objet en précisant le jour, l’heure, la situation (contexte), le nom des personnes présentes.
  2. Si vous êtes convoqué, notez tout ce qui vous sera dit : rédigez  un compte-rendu à votre usage ou que vous communiquerez aux participants ; essayez d’obtenir un témoignage signé de ce qui s’est passé (même si c’est difficile…)
  3. Accumulez des preuves écrites des manquements à votre égard comme par exemple, l’annulation d’une réunion, des remarques déstabilisatrices ou rabaissantes.
  4. Ne tombez pas dans les pièges qui vous sont tendus.
  5. Créez votre routine de travail : lecture de la presse, réponse à vos mails, prise de rendez-vous, déjeuners, réunions, compte-rendus et n’hésitez pas à proposer vos services.
  6. Essayez de ne pas vous laissez isoler
  7. Ne signez aucun document relatif à votre contrat de travail, aucune reconnaissance de torts ou défaillances supposés ou réels
  8. Relativisez vos difficultés : même si votre travail est important, toute votre vie n’est pas là.
  9. Saisissez la médecine du travail et faites-vous accompagner par un délégué lors de la visite.
  10. Préservez votre vie personnelle et ne donnez aucune information intime.
  11. Prenez dès le début un avocat qui vous conseillera sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire
  12. Faites-vous conseiller et aider par les Instances représentatives du personnel (délégués du personnel, représentants au comité d’entreprise, CHSCT).
  13. Préparez votre départ : votre « défense », étudiez les termes d’une transaction éventuelle, négociez, cherchez un autre travail, n’abandonnez pas votre poste, ne démissionnez jamais.

 

Vous aimeriez en savoir davantage sur l’histoire d’ Éole? Vous êtes également victimes de harcèlement et souhaitez témoigner? N’hésitez pas à nous faire partager vos commentaires.

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Publié dans : Témoignages

le 2/06/2015, par Rozenn Le Saint

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