Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Valeur travail: le paradoxe français O commentaire

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Les Français entretiennent un rapport singulier au travail. Plus encore que les autres Européens, ils déclarent que le travail est très important dans leur vie,mais, plus que les autres, ils souhaitent que le travail prenne moins de place dans leur vie. Comment expliquer ce paradoxe ? Les sociologues Dominique Méda et Lucie Davoine ont mené l’enquête.
L’objectif premier de ce travail est de comprendre la diversité des perceptions en Europe et de proposer des interprétations qui permettraient d’avancer dans la résolution de ce paradoxe. L’originalité de ce travail provient en partie de la confrontation des résultats des diverses enquêtes françaises et internationales sur ces questions, qui restent aujourd’hui épars et peu diffusés.

Dans un premier temps, nous analysons les déterminants de l’importance accordée au travail et les sens que peut revêtir cette notion. Deux hypothèses sont mobilisées pour expliquer les réponses des Français :

d’une part, le taux de chômage élevé, la prégnance de l’emploi précaire et un fort sentiment d’insécurité de l’emploi. Mais les réponses des Français ne peuvent s’expliquer entièrement par le taux de chômage et l’insécurité sur le marché du travail. Cette explication en vaut que pour une partie de la population française.

d’autre part,donc, les attentes plus fortes à l’égard de l’intérêt du travail.Les Français se distinguent en effet par des attentes de réalisation dans le travail plus intenses que celles de leurs voisins européens. Le travail est pour eux plus fréquemment un investissement affectif, d’après les enquêtes d’Ipsos et de la Sofres. Les Français sont ainsi 42% à penser qu’ils « s’accomplissent souvent dans le travail », pour une moyenne européenne de 30%. Par rapport à la moyenne européenne, les Français plébiscitent les notions d’accomplissement et de fierté. On retrouve ici les idées développées par Philippe D’Iribarne (1989, 2006) : les valeurs françaises opposent le travail « vil » au travail « noble », qui échappe à la logique du marché, pour s’appuyer sur une logique interne, celle de l’honneur du métier.À l’inverse, les enquêtes de la Sofres laissent penser que les salariés anglais ont une vision « marchande », « utilitariste », voire « mercenaire » de leur travail – nous reprenons ici les mots avancés par TNS Sofres (2007) –.L’enquête d’Ipsos vient appuyer cette idée : lorsqu’on demande aux Européens « qu’est ce qu’évoque le travail pour vous ? », les Anglais sont près de 40 % à citer la « routine », alors que les Français préfèrent les notions d’accomplissement ou de fierté.

Dans une seconde partie, nous tentons de comprendre pourquoi les Français considèrent que ce serait une bonne chose que le travail occupe une place moins grande dans leur vie. Cette situation peut s’expliquer par la moindre qualité des relations sociales en France ou par des conditions de travail et d’emploi dégradées, mais aussi par le souci des individus de consacrer plus de temps à leur vie personnelle et surtout de mieux concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale. Les Français sont d’ailleurs ceux qui déclarent le plus souvent éprouver des difficultés de conciliation, et des tensions entre les deux sphères.

Nous soulignons également, tout au long de l’article, que les réponses moyennes des pays ne doivent pas occulter la grande diversité des opinions, liées notamment à la catégorie socioprofessionnelle et à la situation familiale.

On l’a vu à travers les résultats de l’enquête Travail et Modes de vie, une partie des Français, les plus éloignés de l’emploi ou ceux qui occupent les emplois précaires mettent plus que les autres en avant l’importance accordée au travail. Plus le travail manque, plus il est considéré comme important.On retrouve cette même diversité dans l’enquête de la CFDT « Le Travail en questions », passée auprès de 50 000 personnes en 2001. Les réponses sont diversifiées non seulement selon les catégories de salariés mais aussi selon les secteurs : on remarque notamment une forte différence entre le secteur privé et le secteur public; par ailleurs les ouvriers et les employés du privé, qualifiés ou non qualifiés définissent principalement le travail comme une obligation subie. Deux autres résultats importent : plus le travail s’éloigne d’une finalité sociale et moins il comporte de relations directes avec des personnes, des clients ou des usagers, plus il est défini comme une obligation subie. En revanche, ceux pour lesquels le travail est un moyen de se réaliser, ou une façon d’être utile à la société sont des enseignants, des travailleurs sociaux, des salariés des hôpitaux, des professions de la santé : le travail apparaît dès lors plus de l’ordre de la vocation et son utilité est claire.

L’enquête Histoire de Vie-Construction des Identités confirme cette diversité. Ainsi, la probabilité de déclarer que le travail est moins important que d’autres choses (vie familiale, vie sociale, vie personnelle) est plus grande si l’on appartient aux catégories employés et ouvriers et si l’on est une femme avec enfants. Au contraire, on montre que trois critères « professionnels » sont associés au fait de considérer son travail comme important :
– exercer une profession permettant l’expression de soi (les professions de l’information, des arts et du spectacle sont de loin celles qui indiquent que le travail est plus important ou très important);
– avoir des horaires longs, un travail qui occupe l’essentiel du temps (le fait d’avoir des horaires non standard est toujours corrélé positivement avec l’importance accordée au travail ; il s’agit des cadres administratifs et commerciaux d’entreprise, commerçants, artisans, agriculteurs) ;
– être indépendant et donc souvent propriétaire de son outil de travail.
L’enquête met donc en évidence que l’importance accordée au travail est fortement dépendante de la CSP et des conditions d’emploi, d’une part, et, d’autre part, qu’il existe une forte concurrence entre travail et famille pour les femmes, sur lesquelles pèsent principalement les tâches domestiques et familiales.

L’étude se penche ensuite sur la volonté de réduire la place occupée par le travail, fortement exprimée par les Français.

Lire l’étude complète, Place et sens du travail en Europe : une singularité française?

L’article de Dominique Méda et Lucie Davoine est à lire dans la revue Futuribles.

Sur la valeur travail:

Lire l’interview de Pierre Boisard, sociologue au CNRS, auteur du Nouvel âge du travail:

“Comme l’artiste, le travailleur d’aujourd’hui se remet en question chaque jour”

De Dominique Méda:

Le travail une valeur en voie de disparition

Au-delà du PIB : Pour une autre mesure de la richesse

Le travail

Le temps des femmes : Pour un nouveau partage des rôles

Avec Francis Vennat, Le travail non qualifié.

Avec Alain Lefebvre, Faut-il brûler le modèle social français?

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