Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Mutation, refus de délation et dépression O commentaire

Claire Laffargue / laffargue.illu.free.fr

Claire Laffargue / laffargue.illu.free.fr

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière. Nouveau témoignage.

Un matin de juillet, j’ai vu  Rosine, à la demande de son  médecin traitant,  en visite de pré reprise.

Elle travaille dans  une  clinique depuis 1975. Les dix premières années, elle a occupé un poste de caissière à la cantine. En 1985, à son retour de congé maternité, elle est  devenue chargée d’accueil.

Elle raconte que les débuts ont été un peu  difficiles. Elle ne connaissait pas ce nouveau travail, il lui a fallu tout apprendre, accepter  des formations, quitter ses collègues avec qui elle entretenait de bonnes relations.

Elle travaillait beaucoup mais « y trouvait son compte »

Rosine m’explique, visiblement très émue,  qu’elle a rapidement trouvé  son  nouveau travail intéressant et plaisant. Elle s’est beaucoup investie, n’a jamais compté ses heures, essayant de trouver des solutions à tous les tracas des patients et du personnel.

Elle dit que son travail était apprécié de tous, elle se décrit comme étant une personne gaie et enjouée, ce qui la rendait  « populaire ». Elle raconte avoir fait « plein de choses » qui n’étaient pas dans son contrat de travail, comme faire le ménage ou assumer en plus de sa charge de travail, celle d’une collègue absente.

Rosine dit  qu’elle travaillait beaucoup, mais qu’il y trouvait son « compte ». Puis elle évoque son responsable qui « ne faisait rien », mais qu’elle  « protégeait ». Ce chef quoique notoirement alcoolique, au moins, ne l’embêtait  pas. Elle estime qu’après tout, c’était le problème de la direction.

Mutée à la cantine, elle croit d’abord à une mauvaise blague

En mars 2011, alors que tout allait bien, son chef lui annonce brutalement  qu’elle est mutée à la cantine. Rosine croit d’abord à une mauvaise blague, elle réclame des explications,  son chef lui explique qu’il ne fait qu’appliquer les ordres qu’il a reçu, qu’ il est désolé. Rosine se sent humiliée par cette décision. Elle décide de se battre.

La semaine suivante, elle est reçue par le DRH, elle argumente,  il lui explique qu’elle a déjà fait  ce boulot, et lui rappelle qu’elle ne voulait pas le quitter, et puis qu’elle n’a pas d’autres solutions que d’accepter ce poste, que c’est comme ça, que cet un emploi au même coefficient. Et il lui demande de cesser de râler, elle devrait déjà s’estimée heureuse qu’on la garde comme salariée de l’établissement ! Le directeur  lui tient les mêmes propos.

Le poste est devenu trop dur, elle a pris de l’âge

La semaine suivante, Rosine est obligée de travailler à la cantine. Trois jours plus tard, elle craque et s’arrête. Le poste est devenu trop dur pour elle, elle a pris de l’âge: les manutentions sont nombreuses et parfois lourdes. Elle déplore être isolée, devoir travailler vite, avec des horaires qui ne lui conviennent pas.

Trois mois plus tard, elle apprend que son chef a été licencié pour faute.

Elle a refusé la délation

Pendant la consultation, Rosine sanglote. Selon elle,  sa mutation a été le résultat de représailles. Elle me dit que quelques mois avant, elle avait été convoquée par le DRH qui lui avait demandé une lettre sur les agissements de son chef. Rosine a refusé la délation : elle n’a pas révélé que son supérieur buvait dans son bureau.

Elle dit à plusieurs reprises que cela aurait été à l’encontre de ses valeurs, qu’elle est une femme honnête, qu’elle a toujours été droite. Elle se sent injustement punie, victime.
Elle explique avoir beaucoup donné pour son travail, et n’avoir finalement aucune reconnaissance.« J’ai travaillé 27 ans, j’étais bien, et d’un seul coup je ne suis qu’une merde », se lamente-elle.

Rosine a des idées noires et dit avoir envie de se « venger.

« Et en plus mon fils s’est suicidé, mais ils m’ont rendu malade avant »

Elle est traitée pour une dépression sévère, elle est suivie chaque semaine par un psychiatre.
A la fin de la consultation, en ouvrant la porte de mon cabinet, elle ajoute: « Et en plus mon fils s’est suicidé il y a trois mois. Je suis sûre qu’ils vont croire que je suis dans cet état pour cette raison, mais c’est de leur faute,  ils m’ont rendu malade avant. »

Je lui demande de s’asseoir à nouveau, et ne la laisserai partir que bien plus tard. Je ne pense pas que Rosine pourra reprendre le travail.

Dans l’immédiat,  je la dirige vers nos services sociaux afin d’étudier ses droits à la retraite.

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Publié dans : Médecin du travail | Témoignages

le 9/10/2013, par Rozenn Le Saint

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