Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Rien n’a changé chez France Télécom? 4 commentaires

Cédric Faimali / www.collectifargos.com

Cédric Faimali / www.collectifargos.com

En 15 jours, 5 suicides ont été recensés chez France Télécom-Orange. Rien n’a donc changé?

▪ Le 9 septembre, un technicien du SAV à Blagnac (31) se jette d’un pont. Il venait de terminer une formation de reconversion.
▪ Le 8 septembre, un conseiller accueil client à l’UAT Ouest qui travaillait à Rennes (35) se suicide hors de son lieu de travail le matin après avoir quitté l’entreprise.
▪ Le 8 septembre, un jeune chef de secteur à la Direction des ventes régionales de Villeneuve d’Ascq (59) se suicide hors de son lieu de travail.
▪ Le 3 septembre, un salarié d’Equant qui travaillait à Cesson Sévigné (35) se suicide hors de son lieu de travail. Equant est une filiale à 100%, dont l’activité est intégrée à la direction SCE de
France Télécom – Orange. Le salarié était rattaché aux équipes ITS, Information Technology and Systems, de SCE.
▪ Dans la nuit du 27 au 28 août, une salariée de 48 ans de l’entité DCE à Vanves (92), en poste dans un service marketing, se suicide à son domicile. Un courriel de son mari met en cause ses conditions de travail.

Depuis le début de l’année, 22 suicides et 13 tentatives ont été recensés par l’Observatoire national du stress et des mobilités forcées. Fondé en 2007 par les fédérations syndicales CFE-CGC et SUD de France Télécom pour alerter sur les évolutions internes au groupe (22 000 suppressions d’emploi entre 2006 et 2008, mobilités fonctionnelles et géographiques, changement d’encadrement, hausse de la productivité individuelle, etc.), l’Observatoire se plaint aujourd’hui des difficultés à effectuer son travail: « Nous essayons de recenser les suicides et les tentatives de suicides qui touchent le personnel de France Télécom – Orange, avec les informations qui nous remontent par les réseaux syndicaux. La tâche est difficile car ces informations sont étouffées, distordues par la direction ».

Des rapports accablants

En 2008 et 2009, 35 salariés de France Télécom s’étaient suicidés, dont certains sur leur lieu de travail (téléchargemer le recensement).

A la suite de la médiatisation des suicides parmi le personnel de France Télécom, le cabinet Technologia a été choisi par la direction du groupe et les organisations syndicales en septembre 2009 pour mener l’étude des risques psychosociaux dans l’entreprise et délivrer un plan de prévention de ces risques. Technologia a remis un premier état des lieux le 14 décembre, puis un premier plan d’action le 8 mars 2010. Le 21 mai 2010, ont été restitués les documents finals de son expertise (lire Le rapport final et sa synthèse).

Parallèlement, l’inspectrice du travail en charge de l’enquête sur les suicides à France Télécom, a remis le 11 février au parquet de Paris un rapport nourri pour « mise en danger d’autrui du fait de la mise en œuvre d’organisations du travail de nature à porter des atteintes graves à la santé des travailleurs » et pour « méthodes de gestion caractérisant le harcèlement moral », au sein de l’unité économique et sociale (UES) France Télécom-Orange. Elle constate en effet que « les réorganisations restructurations et les méthodes de management mises en œuvre au sein de l’UES France Télécom sont de nature à provoquer des troubles de la santé mentale. 39% des travailleurs ayant répondu au questionnaire Technologia considèrent que ces cinq dernières années leur santé s’est dégradée du fait de leur activité ». Sylvie Catala établit par ailleurs rapports à l’appui, que France Télécom a mis en œuvre des méthodes de gestion du personnel qui ont eu pour effet de « fragiliser psychologiquement les salariés et de porter atteinte à leur santé physique et mentale ». Elle estime en outre que l’employeur n’a pas pris les mesures nécessaires pour prévenir ces agissements. Au contraire, analyse l’inspectrice, la politique de France Télécom et les méthodes de gestion du plan Next (Nouvelle expérience des Télécoms), à l’origine des restructurations de 2006 à 2009, « se sont caractérisées par leur brutalité et par la pression mise sur les travailleurs par les managers ».

Or, l’employeur a l’obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. C’est dans le Code du travail. Il doit notamment adapter le travail à l’homme et planifier la prévention en y intégrant l’organisation du travail.

Que fait la direction?

Depuis, des accords ont été signés avec les syndicats et des engagements pris par la direction en mars dernier: créations de postes, accompagnement et suivi renforcé des salariés en difficulté, réfection de locaux ou encore mesures de mobilité uniquement sur la base du volontariat. Le directeur général de France Télécom Stéphane Richard a présenté, début juillet, son plan stratégique pour les cinq ans à venir, intitulé « Conquêtes 2015 ». Il annonce 10 000 recrutements pour 2010-2012 et la volonté de « remettre l’humain au coeur de [l’]action » de l’entreprise.

Mais « la crainte est grande, parmi le personnel et les organisations syndicales, que ce volet ne reste lettre morte », estime-t-on chez Sud-PTT. Patrick Ackermann, délégué du syndicat, constate en effet que « Les réorganisations se font juste plus discrètement et surtout, elles recommencent petit à petit. » Citant le cas du programme « It’s time to move », qui obligeait les cadres à changer de métier ou de zone géographique tous les trois ans, il confie au monde.fr, « si on ne parle plus de mobilités forcées, en réalité, des cadres subissent encore des pressions pour bouger » .

Elsa Fayner

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Publié dans : Entreprises | France Télécom

le 12/09/2010, par Elsa Fayner

4 commentaires

  • ubrab dit :

    Je cherche désespérément un article qui puisse donner un élément de comparaison sur cette affaire France Télécom. Je n’ai aucune idée de ce que représente 35 suicides si ce n’est pas rapporté au nombre d’employés et comparé à la moyenne française.

    J’ai lu une trentaine d’article sur le sujet, et j’ai toujours pas trouvé un journaliste qui puisse faire ce simple rapport, j’en ai par contre trouvé une bonne trentaine capable de se scandaliser sur ces chiffres bruts…

  • Elsa Fayner dit :

    Voici les chiffres des suicides en France: http://www.sante.gouv.fr/drees/etude-resultat/er488/er488.pdf. La moyenne est de 18 pour 100 000 habitants. Voire de 21 pour 100 000, compte-tenues des sous-estimations.

    Chez France Télécom, on compte 22 suicides depuis le début de l’année, ce qui donne un taux, rapporté à une année chez FT, de 22 (suicides) x 12 (mois)/9 (octobre)/100 000 (employés FT en France) = 30 pour 100 000. C’est donc plus que dans la population française.
    Par ailleurs, le cas de FT alarme parce qu’il s’agit souvent de suicides qui ont lieu sur le lieu de travail ou pour lesquels le travail est indiqué comme élément déclencheur. Même si d’autres facteurs sont en cause.
    D’après l’INRS, les cas de suicides sur les lieux du travail ont commencé à être rapportés par les médecins du travail vers la fin des années 1990. Ce phénomène est apparu dans un contexte où les indicateurs de stress au travail se détérioraient : en 2000, 29 % des salariés européens interrogés déclaraient ainsi des problèmes de santé liés au stress au travail. Pour autant, il n’y a pas de données nationales permettant de suivre l’évolution du nombre des suicides sur le lieu du travail et a fortiori liés au travail.
    Chez France Télécom, les suicides n’ont pas non plus été comptabilisés avant la création de L’Observatoire du stress au sein de France Télécom. Difficile, donc, d’effectuer des comparaisons. Une chose est sûre, toutefois, quels que soient les chiffres: quand une vingtaine de salariés d’une même entreprise mettent fin à leurs jours sur le lieu de leur travail -y revenant parfois dans ce seul but- ou laissant un mot indiquant un lien clair avec les conditions de travail, c’est que ça va mal dans l’entreprise. L’Observatoire du stress avait d’ailleurs mené une étude: 66% des salariés se déclaraient stressés et 16% en détresse.
    Vous pouvez lire à ce sujet: http://voila-le-travail.fr/2009/10/30/suicides-quels-liens-avec-le-travail/

  • ubrab dit :

    Merci de votre réponse, elle est très intéressante.

    Je suis étonné de ce ratio au final, même élevé (+50%), je m’attendais à plus (évidemment toutes proportions gardées, il s’agit de vies humaines) vu le scandale.

    J’accorde peu de crédit aux enquêtes « subjectives » du genre « Vous sentez vous stressé au travail ? », surtout, encore une fois, pas comparé à un groupe de contrôle, mais les chiffres que vous avancez au début sont éclairants.

    Encore merci.

  • DepecheMode44 dit :

    Quand on sait de surcroît que France Télécom n’était qu’une sorte de laboratoire pour la fonction publique et que l’Etat entend mettre en œuvre le même genre de scénario un peu partout (parallèlement à La Poste, demain à Pôle Emploi, après demain à la direction générale de l’aviation civile …), il est évident qu’un tel dossier dérange terriblement …

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