Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Pourquoi l’emploi non qualifié augmente 1 commentaire

cereq

On annonçait la fin de l’emploi non-qualifié, or sa part dans l’emploi global augmente depuis les années 90. Le Céreq a mené son enquête pour savoir pourquoi. De quoi parle-t-on exactement quand on parle de « non qualification »? Qui sont les travailleurs dits « non qualifiés »? Pourquoi sont-ils plus nombreux? Quelles pourraient être les solutions? Dans un précieux document, le Céreq livre ses pistes de réflexion.

Après avoir annoncé la fin du travail non qualifié, attestée par une chute des effectifs au cours des années quatre-vingt, après avoir proclamé de triomphe de la société de la connaissance et la nécessaire montée de la qualification du plus grand nombre, on a soudain mis l’accent sur la recrudescence de l’emploi non qualifié. De fait, on a pu observer un accroissement de la part des emplois classés non qualifiés et rémunérés au salaire minimum, le maintien d’une frange non négligeable de travaux réputés non qualifiés et la stagnation de la part de sortants de l’école sans qualification ni diplôme. On est donc loin de la disparition des situations de non qualification.

Ainsi, selon les données de l’INSEE, la part de l’emploi non qualifié dans l’emploi salarié, après avoir régulièrement baissé au cours des années 80, s’est mise à remonter à partir de 1994. Ce constat inattendu a suscité diverses interprétations. On a évoqué un problème de mesure et d’imprécision des nomenclatures, une évolution réelle des contenus de qualification dans certains secteurs d’activité marqués par des formes nouvelles de taylorisme, un effet des mesures publiques de réduction du coût de la main-d’œuvre non qualifiée, un développement des processus de déclassement, une dégradation du niveau des rémunérations, etc.. Aucune de ces explications n’a totalement emporté la conviction, ce d’autant que d’autres observations venaient relativiser ce constat, notamment l’hétérogénéité du groupe des sortants sans diplôme qui n’occupent pas tous des emplois non qualifiés, la variété des origines scolaires des personnes qui occupent des emplois non qualifiés ou et la relative complexité de travaux jugés non qualifiés.
De plus, cette question constitue aujourd’hui un enjeu social majeur car les personnes concernées vivent difficilement leur situation. Ainsi, ouvriers et employés non qualifiés « partagent une même déstabilisation identitaire, un sentiment d’exploitation et d’inutilité sociale » qui a d’autant plus frappé cette catégorie qu’elle se situe « dans un angle mort de la représentation sociale, aussi bien politique que syndicale, médiatique et sociologique » (Amossé, Chardon, 2006). Par rapport aux ouvriers et employés qualifiés, ils ont un moindre sentiment d’appartenir à une classe sociale, citent moins souvent leur métier, leur situation professionnelle ou leurs études pour se définir et se sentent moins souvent proches d’un parti, d’un mouvement ou d’une cause politique.

La question se pose alors de savoir si la société a encore besoin de personnel non qualifiés ou réputé tels.

Elle s’impose d’autant plus que les observations sur l’évolution du travail sont assez contradictoires avec, tout à la fois, apparition de nouvelles formes d’organisation du travail et maintien d’une division taylorienne des tâches, besoins accrus de qualification et conservation d’activités non qualifiées. Ainsi, nombre d’indices suggèrent que la polarisation des qualifications, présentée il y a plusieurs décennies par Freyssenet (1978) comme consubstantielle à la division capitaliste du travail, reste d’actualité dans de nombreux secteurs qui font coexister des exigences accrues en termes de compétences pour un grand nombre de métiers et des situations de travail peu qualifié.
Pourtant, les responsables politiques continuent à afficher des objectifs ambitieux, notamment en matière de formation initiale. Ce fut le cas pour la loi d’orientation de 1989 et la loi quinquennale de 1993 qui visaient à doter tout jeune d’une qualification. Ce fut aussi le cas au niveau européen avec la mise en avant, à Lisbonne 2000, d’un objectif d’amélioration des systèmes d’éducation et de formation destiné à développer une société de la connaissance ce qui exige une diminution du nombre de sorties précoces et sans qualification. Reste à savoir si cette montée de la qualification, à supposer qu’elle se réalise, trouvera son répondant du côté de l’emploi et du travail alors que l’on anticipe un accroissement des activités de service, généralement réputées peu qualifiées. (…)

  • Le premier chapitre interroge la notion même de « non qualification » à partir du constat d’instabilité de la partition des qualifications. Il présente la dynamique des qualifications comme une construction sociale mettant en présence de nombreux acteurs et s’élaborant dans un contexte historique et sociétal précis et selon des processus classificatoires singuliers. La partition des qualifications subit ainsi l’effet de nombreux facteurs, tant internes qu’externes aux entreprises et qui varient selon les périodes et les secteurs d’activité.
  • Le deuxième chapitre caractérise les personnes sortant du système éducatif sans formation aboutie et sans diplôme ainsi que leur devenir professionnel. Il souligne l’interruption récente d’une tendance à la baisse du nombre des sortants sans qualification et le maintien d’un niveau encore problématique. Il montre que ces populations se singularisent par un cursus scolaire marqué de longue date par l’échec et des caractéristiques sociales défavorables. Leurs perspectives d’insertion et d’emploi ne sont guère favorables non plus puisque leur risque de chômage est élevé et la qualité des emplois obtenus assez médiocre. Cette situation est ancienne, non spécifique à la France, et plus hétérogène qu’on ne le pense au regard des parcours suivis par la suite.
  • Le troisième chapitre examine l’importance, l’évolution et la composition des emplois non qualifiés. Il souligne la remontée du nombre global de ces emplois au milieu des années 1990 alors qu’il avait beaucoup baissé auparavant. Ceci est du au développement des emplois non qualifiés dans les activités tertiaires mais aussi aux politiques de réduction du coût salarial conduites par les pouvoirs publics. Ces emplois ont souvent un statut assez dégradé et ils sont occupés par une population marquée par une sur-représentation des débutants et des femmes, et plutôt de faible niveau de formation. Les perspectives professionnelles de ces personnes sont toutefois assez variables, l’emploi non qualifié initial oscillant entre mode d’insertion et confinement, entre stabilité relative et mobilités multiples.
  • Le quatrième chapitre étudie l’évolution des contenus du travail et de l’activité. Il montre que le travail réputé non qualifié est souvent plus qualifié qu’il n’y paraît à première vue. Il souligne que nombre d’activités de travail, même au niveau du travail d’exécution, mêlent autonomie et contrôle, prescription et polyvalence, intensité et disponibilité et exigent des compétences et des savoirs souvent importants. Quant à l’évolution récente, elle est marquée par une complexification des contenus d’activité et une combinaison de savoirs, ainsi qu’une tendance à la diversification des situations sectorielles. Dès lors, la question de la reconnaissance de ces qualités dans l’emploi et la rémunération se pose avec acuité.
  • Le dernier chapitre observe le rôle actuel et possible des politiques publiques. Examinant d’abord les politiques conduites ces dernières années, il montre la faible place des non qualifiés dans les politiques d’emploi et souligne les limites des politiques d’abaissement du coût salarial. Il met également en évidence l’importance des politiques de formation visant d’abord une amélioration de la formation initiale mais aussi un développement des actions de formation-insertion. En revanche, d’autres politiques ont finalement été peu utilisées comme l’atteste la faible présence des personnes et des emplois peu qualifiés dans les dispositifs de formation continue, de formation qualifiante différée ou de validation des acquis de l’expérience. Et d’autres politiques pourraient être développées mettant notamment l’accent sur le recrutement et l’accompagnement des parcours des moins qualifiés ainsi que sur la requalification du travail et la reconnaissance de la qualification des emplois.
  • La conclusion propose une réflexion prospective sur la « non qualification ». On envisage ainsi un avenir marqué par une population de plus en plus formée et diplômée, des emplois classés non qualifiés toujours en grand nombre, un travail de plus en plus qualifié et des politiques publiques s’efforçant d’accompagner ce mouvement de requalification du travail.


Télécharger le document  La « non qualification » Question de formation, d’emploi ou de travail ?, J. Rose, Céreq, Marseille, Net-doc, n° 53, juin, 78 p., (2009).

Be Sociable, Share!

Publié dans : Entreprises | Marché du travail

le 30/06/2009, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • Breut dit :

    j’ai perçu cette évolution de l’emloi non qualifié, et je me pose la question suivante: ce rapport ENQ/EQ aurait il la même évolution si on le mesurait au niveau mondial? on observe que la part de l’emploi non qualiifé continue de diminuer dans l’industrie, on observe aussi que la contribution à la production industrielle des pays émergents est de plus en plus conséquente.
    Cette nouvelle croissance des ENQ ne serait elle pas spécifique des économies occidentales se cantonnant tendanciellement aux emplois tertiaires pour une population consommatrice et aux emplois au service d’une population viellissante?
    je recherche une analyse de l’évolution des qualifications entre économies émergentes et économies occidentales.
    merci.
    Michel Breut

Poster un commentaire

Parité et conseils d’administration

Île-de-France : des inégalités de revenus centralisées

Ce site est hébergé par Art is code et propulsé par Wordpress.

Témoignez !

Votre travail vous interpelle, vous choque, vous l’avez vu évoluer et vous souhaitez le raconter, écrivez-moi, votre récit sera peut-être publié.