Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Pourquoi ça va mal au travail?5 Pistes de réflexion 4 commentaires

philippedaveziesLe temps de travail diminue, même si les horaires atypiques progressent. La pénibilité physique du travail s’est globalement stabilisée. Enfin, au cours du siècle dernier, le droit du travail s’est étoffé. Ca devrait donc aller mieux au travail, et pourtant ça va moins bien aussi. Pourquoi? Et quelles sont les pistes de réflexion? Épisode 5.

Entretien avec le Dr Philippe Davezies, enseignant-chercheur à l’Institut universitaire de médecine et santé au travail de l’Université Claude Bernard Lyon 1.

Et voilà le travail – Vous avez expliqué lors de votre intervention au Collège de France que les recherches sur le stress professionnel montrent que l’augmentation du niveau d’exigence au travail, en elle-même, ne permet pas de prédire les atteintes à la santé. Pour vous, il faut aller voir du côté des changements qualitatifs qui ont affecté le travail: « Les incohérences et contradictions, qui se sont révélées de façon catastrophique au niveau de la sphère financière, ont leur pendant au niveau le plus microscopique de la production des biens et des services. Elles se traduisent par une dégradation de la qualité du travail, une dégradation du rapport au travail et une dégradation des relations de travail », dites-vous. Comment cela ces évolutions se traduisent-elles concrètement?

Philippe Davezies – Sur la chaîne, l’ouvrier est désormais incité à moins de rigueur dans le contrôle des soudures, l’aide soignante est contrainte de passer son repas mixé à la personne âgée parce qu’elle ne dispose pas du temps nécessaire pour l’aider à manger, l’employé de banque doit vendre le produit financier sur lequel son établissement fait campagne sans trop s’appesantir sur la situation de son client, le travailleur social doit privilégier les activités sur lesquelles portent les évaluations des instances de financement, etc. Dans tous les secteurs, les salariés sont incités à ne pas s’appesantir sur les « détails ».

Actuellement, tout se passe, pour de nombreux salariés, comme s’il n’y avait plus que des pointes et que le mode dégradé devenait la norme. Dans un nombre considérable de situations, travailler implique de trier entre ce que l’on va prendre en charge et ce que l’on va négliger.
A partir de là, il est facile de percevoir le monde de conflits sur lequel ouvre cette exigence de tri. Il n’y a pas accord sur les dimensions de la performance qu’il importe de privilégier ou de préserver. Les critères de tri des agents ne sont pas les mêmes que ceux du chef. Et les agents eux-mêmes adoptent des stratégies différentes en fonction de leur ancienneté dans le métier, de leur histoire, de leur sensibilité.
Nous sommes donc confrontés à des visions concurrentes de la qualité.

Quelles en sont les conséquences ?
Les collectifs explosent car ce qui les fonde, c’est le sentiment de partager un certain type de rapport au travail, au monde. Or, quand chacun fait ce qu’il peut, quand chacun tente de définir pour lui ce qu’est un travail bien fait, les valeurs communes disparaissent. Et il n’existe pas de collectif sans valeurs communes.

C’est le principal problème?
Oui. Pour moi, le malaise ne vient pas d’une défaillance du management. Je ne crois plus que la hiérarchie prenne des décisions inadaptées parce qu’elle serait sourde et aveugle. Dans la réalité, c’est l’effondrement des capacités d’expression du côté du travail. Si les salariés soutiennent ensemble un point de vue, la direction est attentive généralement. Mais si les salariés ne soutiennent plus aucun point de vue, ce n’est pas la direction qui va le faire pour eux. Elle, elle défend le sien, qui est le même d’une entreprise à l’autre, quel que soit le contenu technique. C’est un point de vue enseigné dans les écoles de commerce et de gestion. Autrement dit, il n’est pas très difficile de tenir le point de vue de la direction.
Côté salariés, en revanche, le taux de syndicalisation est en chute en France. Et ce n’est qu’un indice. De manière générale, nous assistons à un recul de la capacité à exprimer les difficultés du travail. Car, d’une part, comme nous l’avons dit auparavant, chacun doit se débrouiller seul pour s’arranger des nouvelles contraintes. D’autre part, le travail est devenu beaucoup plus compliqué. Et il change très vite désormais.

Quelles seraient les pistes de réflexion?
Il faudrait déjà du côté des salariés construire un point de vue commun sur ce qu’ils défendent ensemble. Pour cela, il s’agit de reconstruire des espaces de discussion, de réactiver le droit d’expression qui est décrit par le code du travail [lois Auroux, ndlr]. Pour reconstruire une capacité d’expression sur le travail.
Avant de dire que la hiérarchie est sourde, il faudrait déjà avoir un message. Or, pour l’instant, on voit la détresse, mais pas le discours. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains salariés se suicident.

Propos recueillis par Elsa Fayner.

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Publié dans : Travail, souffrance ou d'émancipation?

le 20/02/2011, par Elsa Fayner

4 commentaires

  • […] Ce billet était mentionné sur Twitter par wilfried, Léa Lejeune. Léa Lejeune a dit: Pourquoi ça va mal au #travail ? 5 pistes de réflexion http://bit.ly/dGoR7i #entreprise […]

  • Edelin dit :

    Jeffrey Immelt, le patron de General Electric, disait en 2010: « Notre génération de grands patrons a succombé à la brutalité et à la cupidité ! Ce qui a eu pour conséquence d’affaiblir l’économie américaine. La rémunération s’est pervertie. Les plus riches ont fait le plus d’erreurs, sans devoir rendre aucun compte ! ».« Les 25 % les moins riches sont plus pauvres qu’il y a vingt-cinq ans. Ça ne va pas. Moralement, les élites ont le devoir de réduire l’écart entre les forts et les faibles. » Et Jeffrey Immelt prédit la « fin du management inflexible ».
    On voit par là que la responsabilité du management, de la hiérarchie donc, par son idéologie gestionnaire est largement engagée dans ces situations. La peur et l’individualisation sont le fait de ces méthodes visant à satisfaire d’abord l’actionnaire, la finance.

  • Anonyme dit :

    Bonjour
    Je veux simplement dire , que malgré ma formation de base (infirmière ), malgré mon expérience ( j’ai 55 ans et plus de 18 ans de travail dans le même entreprise), malgré mon statut (cadre), le plus étrange dans cet « être si mal » qui m’habite, c’est de découvrir en parlant enfin avec le médecin du travail que les symptômes que je présente ( insomnies, douleurs gastrique et intestinales, mélancolie) sont bien connues par ce médecin et quasiment classifiés comme une maladie.
    Ce diagnostic prend des allures de révélations : c’est donc de cela dont je souffre. Cette révélation entame fondamentalement l’estime que j’ai de moi même et ma confiance en ma vie professionnelle.

  • Ludwikowski dit :

    Entièrement d’accord avec le fait qu’il faille remettre de la parole pour les gens qui travaillent et de la parole dans le travail, à quelque niveau de hiérarchie que ce soit, pour que les personnes puissent:
    – analyser leur responsabilité car le travail actuel est exigent individuellement pour soi et à la fois pour le collectif!
    – parler des (de ses) incertitudes
    – élaborer des stratégies car le travail actuel se fait dans l’urgence et l’immédiateté de la communication est rendue possible par les différents moyens technologiques.
    L’action (prise de décision) dans le travail est nécessairement immédiate mais la contradiction c’est que l’on n’a pas le temps, de penser sa place et ses relations (les cordes sensibles), dans le travail.

    Le travail malgré toute l’expérience et les années de pratiques (quelles qu’elles soient) nécessite de se renouveler , de créer, de ne pas se répéter, tout ceci étant bien sûr tout simplement très compliqué mais assez important pour tenter de ne pas perdre sa vie à la gagner.Entre autres…

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