Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Pourquoi ça va mal au travail ? 2 2 commentaires

Le temps de travail diminue, même si les horaires atypiques progressent. La pénibilité physique du travail s’est globalement stabilisée. Enfin, au cours du siècle dernier, le droit du travail s’est étoffé. Ca devrait donc aller mieux au travail, et pourtant ça va moins bien aussi. Pourquoi? Épisode 2.

Selon un sondage de l’Anact, parmi les 40% de français qui se déclarent « stressés », 60% le seraient du fait de leur travail.La principale cause évoquée par les salariés sondés par l’Anact concernent l’organisation du travail: surcharge, multiplication des tâches parallèles, absence de moments ce répit. Coupable désignée: l’intensification du travail. On travaillerait plus intensivement, sans pause, à flux tendu, toujours dans l’urgence, voire sous le regard du client. Ce serait cette course mentale permanente qui nous userait. Mais cette explication suffit-elle à expliquer ce paradoxe du début du siècle?

Etre impliqué totalement dans le travail

Pour Vincent de Gaulejac, interviewé par Et voilà le travail, c’est avant tout le rapport au travail qui a changé. « À la répression s’est substituée la séduction, à l’imposition l’adhésion, à

l’obéissance la reconnaissance. Le travail est aujourd’hui présenté comme une expérience intéressante, enrichissante et stimulante. Michel Foucault parlait du « corps disciplinaire », soumis, assujetti pour obéir. Désormais, dans le travail, c’est la psyché qui devient force utile, soumise et assujettie. Le management transforme l’énergie libidinale en énergie rentable. Il transforme l’angoisse, le plaisir en forces de travail, productives ». Et le sociologue d’observer : « Tout se passe comme si ce que l’homme avait gagné en temps, grâce au progrès technique, il le paie en intensité, et ce qu’il gagne en autonomie, il le paie en implication ». Autrement dit, aujourd’hui, on « ordonne d’adhérer librement ». Il ne suffit plus d’être motivé, mais impliqué, engagé corps et âme. L’entreprise américaine de sondage Gallup classe d’ailleurs pour les entreprises clientes leurs salariés en trois groupes : « engagés », « pas engagés », « activement désengagés ». Un million et demi de salariés ont ainsi été évalués. Et, selon Gallup, plus les salariés engagés sont nombreux dans l’entreprise, plus la performance de celle-ci est élevée.

Se sentir personnellement responsable

Résultat, pour le sociologue Pierre Boisard, interviewé par Et voilà le travail, « aujourd’hui, quand il y a un problème, ce n’est pas la qualité du travail effectué qui est incriminé, c’est le travailleur lui-même, dans ses compétences, voire dans sa personne. En effet, dans les nouvelles organisations du travail, le travailleur est plus autonome. C’est à lui de décider du déroulement de ses tâches pour atteindre l’objectif fixé. Il doit davantage se servir de son cerveau, de son intelligence. Donc, en cas de problème, c’est son intelligence qui est critiquée, c’est-à-dire sa personne, et pas seulement sa force physique, ou sa capacité d’attention, comme dans le travail d’autrefois.

Ainsi, la personne s’expose beaucoup plus aujourd’hui en travaillant. Et se met plus en danger, personnellement, dans son travail ».

Se trouver écartelé entre les consignes contradictoires

Pour les deux sociologues, c’est la pénibilité psychologique qui a augmenté, mais moins du fait d’une intensification du travail, que du fait d’un investissement personnel total exigé.
Car cet investissement total fait perdre au travailleur de la distance par rapport à son travail : en cas d’échec, il se sent responsable, et en cas de consignes paradoxales, il se sent écartelé. « La violence dans l’entreprise hypermoderne n’est plus répressive, même s’il subsiste des formes de répression. Elle est devenue psychique : elle prend la forme d’exigences paradoxales », estime en effet Vincent de Gaulejac. « Il faut ainsi travailler en équipe, mais l’évaluation des performances est individuelle. On parle de qualité totale, mais l’entreprise est dominée par le souci de la rentabilité financière et les résultats quantitatifs. Il faut être autonome, mais dans la limite des procédures. Surtout, il faut faire toujours plus, avec toujours moins. Pour ne pas devenir fous, les agents acceptent de se laisser prendre, du moins en apparence. Ils font ‘comme si’. Ils mettent en place des mécanismes de défense pour supporter cet univers à moindre coût psychique. D’où le stress, mais également la suractivité de certains : pour lutter contre le sentiment de vacuité provoqué par le non-sens. » En cause, pour le sociologue : la gestion managériale, qui « favorise une vision du monde dans laquelle l’humain devient une ressource au service de l’entreprise », et qui serait devenu le modèle dominant en entreprise aujourd’hui.

Vincent de Gaulejac et Pierre Boisard avancent dont une explication au mal-être au travail: ce n’est pas l’intensification du travail en elle-même qui est en cause, c’est un changement qualitatif dans le rapport au travail. Désormais, le travailleur doit s’impliquer totalement, s’engager comme si l’entreprise lui appartenait. Résultat: il souffre personnellement en cas d’obstacle, d’échec ou de consignes contradictoires.

Suite de l’enquête la semaine prochaine, avec le Dr Philippe Davezies , de l’Institut universitaire de médecine et santé au travail de l’Université Claude Bernard Lyon 1. Un éclairage complémentaire. Pour le médecin, le changement dans le travail source de souffrance est bien qualitatif, mais il porte moins sur une demande d’investissement croissante que sur une amputation de la possibilité pour chaque travailleur de s’approprier les consignes, les normes, pour rendre humain son travail.

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Publié dans : Travail, souffrance ou d'émancipation?

le 14/02/2011, par Elsa Fayner

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