Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Pourquoi ça va mal au travail? 1 4 commentaires

Le temps de travail diminue. La pénibilité physique du travail s’est globalement stabilisée. Enfin, au cours du siècle dernier, le droit du travail s’est étoffé. Ca devrait donc aller mieux au travail, et pourtant ça va moins bien aussi. Pourquoi? Épisode 1.

Le temps de travail diminue, même si les horaires atypiques progressent.Et la pénibilité physique du travail s’est globalement stabilisée. En 2005, selon la DARES, les salariés sont en effet moins nombreux à déclarer exercer au moins un effort physique au cours de leur travail : 69 % contre 72 % en 1998, alors que la pénibilité physique augmentait continûment depuis 1984.
Toutefois, cette amélioration ne concerne pas les ouvriers, qui sont, avec les employés de service, les plus exposés : ainsi 50 % des ouvriers qualifiés et 54 % des ouvriers non qualifiés subissent quatre pénibilités physiques ou plus (1), contre respectivement 47% et 52 % en 1998.

Malaise au travail

Pourtant, selon un sondage de l’Anact, parmi les 40% de français qui se déclarent « stressés », 60% le seraient du fait de leur travail. Les TMS (troubles musculosquelettiques), liés au stress, sont devenus la première cause de maladie professionnelle reconnue en France et leur nombre s’accroît d’environ 18 % par an depuis 10 ans. Pis: les tentatives de suicides dans l’entreprise se multiplient. Chez France Télécom, depuis février 2008, 23 salariés se sont suicidés dans l’entreprise, auxquels s’ajoutent 14 tentatives. « Quand j’ai commencé à me pencher sur l’emprise des organisations, en 1979, je constatais déjà des tensions psychiques dans les entreprises. Les salariés n’étaient pas malades, mais sous tension. Dix ans après, la pression continuait à augmenter, et je relevais déjà des dépressions, des burn-out, des suicides, mais ces situations restaient marginales », se souvient Vincent de Gaulejac, auteur en 1991 du Coût de l’excellence, et en 2005 de La société malade de la gestion. « Aujourd’hui, le phénomène devient massif ».

Premier élément d’explication : l’intensification du travail.

La principale cause évoquée par les salariés sondés par l’Anact concernent l’organisation du travail: surcharge, multiplication des tâches parallèles, absence de moments ce répit. Coupable désignée: l’intensification du travail. On travaillerait plus intensivement, sans pause, à flux tendu, toujours dans l’urgence, voire sous le regard du client. Ce serait cette course mentale permanente qui userait.

L’analyse des dernières grandes enquêtes menées par la DARES, l’Insee et la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de travail (Dublin) permet en effet de mettre en lumière un phénomène massif d’intensification du travail en France et à l’échelle européenne. En 2005, près d’un salarié sur deux déclare à la DARES devoir se dépêcher « toujours ou souvent », et que leur rythme de travail est imposé par « une demande extérieure à satisfaire immédiatement ». En outre, six salariés sur dix disent « devoir fréquemment abandonner une tâche pour une plus urgente ». Sept salariés sur dix sont également en contact avec le public, et les situations de tension avec ce public sont en augmentation. Elles sont plus nombreuses que les situations de tension avec les supérieurs hiérarchiques, ou avec les collègues.
Pour Laurence Théry , inspectrice du travail, dans la revue Mouvements, « l’intensification apparaît comme un phénomène complexe, multiforme, association une pluralité de contraintes. Cette diversification des formes d’intensification est indissociable de :
– l’évolution des modes d’organisation de la production vers un effort constant d’automatisation et d’intégration des contraintes marchandes (délais, flexibilité, réactivité, diversité) ;
– l’évolution de l’organisation du travail poussant vers davantage d’autonomie et de responsabilisation ;
– l’individualisation accrue des modes de gestion des hommes et la transformation des modes d’évaluation et de contrôle du travail ».

Nouvelles formes d’organisation du travail

La mise en oeuvre des nouvelles formes d’organisation du travail, celles qui s’ajoutent aux organisations du travail tayloriennes, et de structure simple, peuvent en effet avoir de telles conséquences.

Il s’agit de:
– la classe des organisations du travail apprenantes, qui regroupe aujourd’hui 39% des salariés. Ceux-ci disposent d’une forte autonomie dans le travail, autocontrôlent la qualité de leur travail et rencontrent fréquemment des situations d’apprentissage et de résolution de problèmes imprévus. Ils sont relativement nombreux à travailler en équipe. Ils exercent le plus souvent des tâches complexes, non monotones et non répétitives et subissent peu de contraintes de rythme.
– La classe des organisations du travail au plus juste (28 % des salariés), qui présente une forte diffusion du travail en équipe, de la rotation des tâches et de la gestion de la qualité (autocontrôle de la qualité et respect de normes de qualité précises). Elle combine travail en groupe, polyvalence, qualité totale et flux tendus. Simultanément, les salariés se voient imposer des contraintes de rythme particulièrement lourdes et exécutent des tâches souvent répétitives et monotones. L’autonomie est une « autonomie contrôlée » que les employeurs suscitent pour concilier contrôle managérial et mobilisation de l’initiative et de la créativité des salariés.

Ces organisations ne sont toutefois en elles-mêmes ni favorables, ni préjudiciables aux travailleurs. Ce sont des outils, à manier avec précaution. Autrement dit, l’intensification du travail n’est pas fatalement liée à ces nouvelles formes d’organisation du travail. Tout dépend de leur mise en application.Quelle autonomie est réellement accordée ? Les moyens sont-ils alloués pour atteindre les objectifs ? La polyvalence est-elle reconnue et encadrée ? L’exigence de qualité totale est-elle compatible avec les délais fixés ? Et, comment, à travers les réponses à ces questions, peut-on comprendre que l’intensification du travail soit la cause d’un malaise croissant?

Elsa Fayner

Suite de l’enquête au prochain épisode.

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Publié dans : Travail, souffrance ou d'émancipation?

le 12/02/2011, par Elsa Fayner

4 commentaires

  • Gaëlle dit :

    Vaste question…

    Il me semble que l’inadéquation entre les objectifs assignés et les moyens mis à la disposition du salarié pour les atteindre est un facteur très important du mal-être au travail. Le sentiment que l’on ne peut plus faire correctement son travail. Par manque de temps, manque de moyens financiers, manque de personnel, manque de formation, manque de recul…Beaucoup de professions se plaignent de ce fossé (les infirmières, les professeurs mais également beaucoup de salariés du privé).

    Par ailleurs, une autre explication du mal être au travail pourrait venir du fait que les personnes attendent plus du travail qu’auparavant. Il y a des exigences de plus en plus fortes en terme de reconnaissance, de valorisation, d’épanouissement personnel, d’équilibre vie privée / vie professionnelle, de progression. Or, logiquement lorsqu’on attend beaucoup de son travail, les risques de déception ou de désillusion sont plus forts…

    Mais peut-être aborderas-tu tout cela dans le prochain numéro !

  • aétius dit :

    Il y a aussi l’absence totale de respect pour l’humain ;

    la malhonnêteté et la filouterie érigées en dogme ;

    l’appât du gain facile et de l’impôt privé ;

    la tentation du luxe comme business-modèl absolu ;

    le mépris, le mépris, le mépris, le mépris…

    vive le travail et les travailleurs ;

    mort aux travaillards !!!

  • […] Lire la suite sur le site de l’auteur […]

  • […] Ce billet était mentionné sur Twitter par 404 officiel, Le Phare Sociologie. Le Phare Sociologie a dit: #sociologie Pourquoi ça va mal au travail ? http://goo.gl/fb/vCmMP […]

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