Alors qu’un groupe d’élus au Conseil de Paris a proposé, mardi 20 mars, d’élargir l’ouverture du dimanche à l’ensemble des commerces de la capitale,  revenons sur ce conflit ancien, analysé dans une étude de Bruno Deporcq, ancien cadre de direction de l’APHP, réalisée pour le compte de l’association Tedis. Cette étude, intitulée « relations bases/sommets. Du conflit ouvert à la démarche de soutien », a été présentée début février lors d’un colloque de Tedis.

Elle traite en fait de deux conflits: celui relatif à l’ouverture des commerces de détail à Paris les dimanches et en nocturne, et celui autour de la fermeture du site de PSA Aulnay. Deux entreprises, deux conflits qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, si ce n’est qu’ils sont révélateurs d’un certain nombre d’évolutions du monde syndical.  Au-delà de l’analyse, l’étude de Tedis donne aussi quelques clés pour la réussite de l’action collective.

 

Contextes des deux conflits

A PSA, le conflit se déroule à l’occasion de la fermeture du site d’Aulnay, entre 2012 et 2013. L’annonce de la fermeture du site est faite par la direction en juillet 2012 ; la négociation d’un plan social démarre en octobre ; la grève débute en janvier 2013 et dure 4 mois ; seule la moitié des salariés est reclassée, 1 200 se retrouvent sans emploi ; les grévistes obtiennent la levée des plaintes contre eux et un chèque en échange de leur départ.

Dans les commerces de détail à Paris, l’opposition à l’ouverture les dimanches et en nocturne a démarré dans les années 1980 et se poursuit aujourd’hui : condamnation, début février, des Galeries Lafayette pour violation de son accord sur le travail dominical ; déclassement, mi-février, de la zone touristique internationale Olympiades, à Paris (13e).

 

Pour maintenir l’unité, mise en place d’instances supra-syndicales

A PSA, il y avait sept organisations syndicales en présence. Comment maintenir dans la durée la cohésion de l’intersyndicale ? La réponse est la création d’un « comité de grève ». Tout le monde peut y participer. Il réunit en général une centaine de salariés. « La parole n’est pas monopolisée par les leaders du mouvement, les salariés de base sont nombreux à s’exprimer », relève Bruno Deporcq.

Dans le commerce parisien, les syndicats sont confrontés aux difficultés de la dispersion des commerces, de l’isolement de leurs salariés et des divisions syndicales. La réponse est la création, en 2011, d’une intersyndicale permanente, le Clic-P (Comité de liaison intersyndical du commerce de Paris), toujours très actif.

 

Des stratégies d’actions efficaces

A PSA, les modalités d’actions furent :

-la non-violence (on ne casse pas l’usine) ;

-les actions symboliques (occupation des sièges de l’UIMM et du Medef, envahissement de la direction générale du travail, irruption au conseil national du parti socialiste) ;

-l’organisation de la solidarité (des non-grévistes vers les grévistes, de personnes extérieures vers les grévistes : opération péage ouvert et récolte de 10 000 euros en 2h, 900 000 euros au total) ;

-pas de monopole syndical de la parole ni de l’action, pari de la « confiance aux gens ».

 

Dans le commerce parisien, le Clic-P a choisi :

-d’ancrer son action au niveau local : analyse des projets d’accords d’entreprise, conseils aux militants pour la négociation des accords.

-de mettre en commun les ressources des différents syndicats.

-d’articuler l’action en justice, les manifestations et la communication. L’action en justice est une démarche peu coûteuse ; elle donne lieu à des décisions qui font jurisprudence et acquiert ainsi une portée nationale et un retentissement médiatique.

Par ailleurs, l’action du Clic-P porte le débat sur la place publique. « Les décideurs politiques sont contraints d’assumer des positions plus inconfortables, explique Bruno Deporcq. C’est le cas de la Maire de Paris, qui se déclarait du côté des syndicats, lorsque le pouvoir de décision lui échappait, et qui prend une position très différente en 2016, lorsque ce pouvoir lui est attribué par le Conseil Constitutionnel. »

 

Les leçons de ces conflits

-Le poids des cultures d’appareil.

Dans les deux conflits, le niveau de la négociation s’est déplacé vers le terrain. Avec des conséquences différentes selon les cultures d’appareil. A PSA, ce déplacement se fait sans conflit entre la base et les niveaux au-dessus. Dans le commerce parisien au contraire, ce déplacement entraîne des confrontations entre le sommet et le niveau local au sein de plusieurs organisations. Au point que la CFTC radie  son syndicat des employés du commerce (Seci) en 2013, qui rallie alors l’Unsa et que le Syndicat commerce indépendant démocratique (Scid) se désafilie de la CFDT en 2016.

-Un besoin de proximité.

La perte de confiance des salariés français à l’égard des syndicats, mesurée au fil des sondages, ne touche pas les représentants syndicaux dès lors qu’ils ont réussi à établir une relation de proximité avec les adhérents. Ce fonctionnement sur le mode de la démocratie ouvrière (AG, comité de grève, commissions) est « à l’exact opposé de la conception élitiste de la démocratie syndicale qui caractérise notre histoire », analyse Bruno Deporcq.

-L’engagement politique est une variable facultative

L’engagement politique des leaders syndicaux, notamment des deux les plus médiatisés du conflit de PSA, auprès de Lutte ouvrière, a « sans aucun doute contribué à l’habileté et à la conviction avec lesquelles ils ont animé le mouvement », selon Bruno Deporcq. En revanche, dans le commerce parisien, la conduite du mouvement n’est pas corrélée à un engagement politique.

-La maîtrise du temps est stratégique

Dans le conflit à PSA, l’action syndicale s’est accélérée. La direction a été prise de vitesse d’abord par la publication du projet de fermeture de l’usine par la CGT, puis par le vote quotidien de la reconduction de la grève, les actions symboliques et imprévisibles. L’équipement des grévistes en smartphones a facilité leur réactivité.

-Le changement des critères de représentativité et ses conséquences

La loi du 20 août 2008, qui a modifié les critères de représentativité, « induit à la fois une concurrence accrue entre les syndicats, au détriment des stratégies unitaires, et la nécessité de se placer dans une logique de proximité à l’égard des salariés pour être élu, au risque de verser dans des approches corporatistes », relève Bruno Deporcq.