Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« On ordonne d’adhérer librement » 1 commentaire

Vincent de Gaulejac, sociologue.

Vincent de Gaulejac, sociologue.

Entretien avec Vincent de Gaulejac, sociologue, auteur d’une dizaine d’ouvrages dont Le coût de l’excellence, La lutte des places : Insertion et désinsertion et, plus récemment, La société malade de la gestion : Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social.

Vous parlez d’une société malade de la gestion, mais que recouvre ce terme de « gestion » ?
La gestion se présente comme, pragmatique, donc a-idéologique, fondée sur l’efficacité de l’action plutôt que sur la pertinence des idées. Elle a été créée par des ingénieurs et s’est trouvée longtemps dominée par une conception physique de l’entreprise, représenté comme un ensemble mécanique. Plus récemment, d’autres préoccupations sont apparues, intégrant le facteur humain, les interactions et la complexité.
Dans l’absolu, la gestion n’est ni bonne, ni mauvaise. Mais elle se pervertit quand elle favorise une vision du monde dans laquelle l’humain devient une ressource au service de l’entreprise. Là, derrière les outils et les procédures, sont en réalité à l’œuvre une certaine vision du monde et un système de croyance. Ce en quoi il est permis de parler d’une idéologie gestionnaire. Or, c’est cette conception de la gestion qui l’a emporté aujourd’hui.

Quand cette « idéologie gestionnaire » est-elle née ?
Dans les années 50, puis 60, une Nouvelle gestion manageriale, fondée sur les théories du capital humain s’est imposée peu à peu. L’idée : optimiser l’utilisation des ressources, y compris humaines, dans l’entreprise.
C’est au sein des multinationales que ce modèle de représentation a été conçu. Pour ce faire, ces grandes sociétés se sont faites accompagnées par de grands cabinets de consultants, qui comptaient parmi les Big Five (à l’époque Deloitte, Ernst & Young, KPMG, PricewaterhouseCoopers, Arthur Andersen). Ces cabinets ont ensuite formalisé ces modèles, pour les vendre au reste du monde.
Dans les années 80, le modèle est devenu dominant, dans le privé, puis, dans les années 90, même dans le public. Aujourd’hui, l’ensemble de la société est concerné.
Car ces théories sont enseignées dans toutes les écoles de gestion et dans les entreprises. Elles prônent l’excellence, la performance, l’adaptabilité, la flexibilité, la qualité totale, le flux tendu … L’idéal est devenu la norme, quels que soient les démentis de la réalité . L’idée de qualité, surtout quand elle doit être « totale », fait référence à un monde sans défaut, dans lequel chacun accomplirait sa tâche parfaitement, sans erreur, ni imperfection, et surtout sans conflit.

Pour quelles raisons cette idéologie s’est-elle imposée aussi massivement ?
Depuis les années 90, depuis la libre circulation des capitaux, la rentabilité des entreprises n’est plus corrélée avec la qualité de la production, mais avec la rentabilité du capital. Le capital doit toujours plus rapporter.
Pour ne pas publier de résultats qui entraîneraient une perte de confiance des actionnaires, les décideurs reportent des investissements nécessaires à long terme qui seront considérés comme coûteux à court terme, privilégiant les effets d’annonce. Ils mettent en place des plans de réduction des coûts, donc des effectifs, au risque de perturber durablement la production. Comme s’il fallait qu’à la volatilité des marchés financiers corresponde une volatilité du marché du travail : multiplication des emplois précaires, des intérimaires, des contrats à durée déterminée, des licenciements brutaux… Tout est bon pour favoriser une flexibilité des politiques d’embauche et de licenciements afin de répondre en permanence aux exigences supposées du marché financier.
Désormais, il faut faire plus, avec moins. Et, pour cela, jouer sur les effectifs et les salaires, mais également développer un nouveau management.
Une nouvelle conception du pouvoir est ainsi née, un pouvoir managérial, et non plus disciplinaire ou taylorien comme auparavant. Et ce pouvoir est fondé sur une injonction, qui pourrait se résumer ainsi : « Je vous ordonne d’adhérer librement ». Comme le « faire plus avec moins », c’est une injonction paradoxale.
Donc, pour la faire tenir, il a fallu tricher. Les entreprises, les banques, ont triché. Le résultat, ce sont les scandales Madoff, ou Kerviel. Mais ce sont les entreprises entières qui sont responsables. Et cela risque de ne pas s’arranger puisque les dirigeants de ces entreprises sont toujours en place.

Quelles en sont les conséquences pour les travailleurs ?
Quand j’ai commencé à me pencher sur l’emprise des organisations, en 1979, je constatais déjà des tensions psychiques dans les entreprises. Les salariés n’étaient pas malades, mais sous tension. Dix ans après, la pression continuait à augmenter, et je relevais déjà des dépressions, des burn-out, des suicides, mais ces situations restaient marginales. Aujourd’hui, le phénomène devient massif.
Il a même débouché sur une crise encore plus profonde. Actuellement, dans toutes les professions, dans le public comme dans le privé, les gens disent que ce qui leur est demandé ne fait plus sens. Qu’ils travaillent de plus en plus, et de plus en plus mal. Qu’ils n’adhèrent plus à leur entreprise, ou à leur institution.
C’est particulièrement vrai pour toutes les professions qui faisaient la République : les avocats, les juges, les enseignants, les médecins, les policiers, etc. Ils ont souvent choisi ce métier par conviction, et ils se retrouvent aujourd’hui à ne plus pouvoir y croire car ils sont mis dans des contradictions trop fortes entre la valeur qu’ils attachent à leur métier et la manière dont ils sont évalués. Par exemple, un policier qui veut « garder la paix », faire respecter la loi, mais à qui on demande de faire du chiffre, se retrouve à donner des amendes sans raison, et finalement, à susciter l’agressivité, l’énervement, davantage la guerre que la paix. De même pour les obstétriciens qui veulent pratiquer le meilleur accouchement possible pour leurs patientes et à qui l’hôpital reproche de ne pas faire assez de césariennes. Certains résistent, d’autres cèdent, mais tout le monde est mal.
Ce n’est peut-être pas tant le capitalisme qui est en crise aujourd’hui que le sens, le symbolique, la pensée. Que veut dire aujourd’hui « bien faire son travail » ? Le faire en fonction des valeurs du service public, par exemple, ou pour répondre aux exigences d’objectifs de résultats économiques ?
Et la question se pose dans toutes les professions. Aujourd’hui, n’y a plus d’opposition entre les professions intellectuelles qui faisaient du sens, et les autres.

Quelles sont, selon vous, les pistes de réflexion ?
Au lieu de gérer la société pour la mettre au service du développement économique, il convient de penser une économie au service du bien commun.
Affirmer que l’humain est un facteur de l’entreprise conduit à opérer une inversion des rapports entre l’économie et le social. Le développement des entreprises n’est pas une finalité en soi. Il n’a de sens que s’il contribue à l’amélioration de la société, donc du bien-être individuel et collectif et, en définitive, s’il est au service de la vie humaine.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Publié dans : Entreprises | Intérim | Néo-management | Stress, santé

le 1/09/2009, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • bac dit :

    Bravo Elsa !

    C’est tonique .

    cela me donne envie de te faire un papier sur la démarche qualité …

    A bientôt
    bises

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