Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« On ne trouve plus de boucher, forcément on nous dégoûte » 2 commentaires

Illustration Claire Laffargue / http://laffargue.illu.free.fr

Illustration Claire Laffargue / http://laffargue.illu.free.fr

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière.

Je vois en visite de reprise du travail José. Il a été  arrêté six semaines pour une grosse fatigue. J’ai souvenir d’un homme bien en chair, jovial, plaisantant toujours, mais aujourd’hui j’ai devant moi un homme de 48 ans qui ressemble à un petit vieux, il est amaigri, les traits tirés, le teint pâle. D’emblée il me dit avoir honte de s’être arrêté, que cela ne lui était jamais arrivé, il ne savait même pas comment procéder avec les papiers de la sécurité sociale. Il râle beaucoup. Tout y passe: le gouvernement, le président de la République, les partis politiques, les syndicats, les journalistes… Il est énervé, il gesticule dans tous les sens, marche de long en large refuse de s’asseoir, cela ne lui ressemble pas.

Lorsque je demande à José ce qui se passe, lui, autrefois si courtois, me répond sèchement qu’il a mal partout et que, de toutes façons, « on l’emmerde » et que tout ça ne sert à rien, qu’il ne voulait pas venir perdre son temps avec moi, mais que son directeur l’a obligé. Alors « je suis là, mais maintenant il faut faire vite, je n’ai pas que ça à faire,  signez mon papier et je me casse».
Je le laisse m’expliquer tous les méfaits des décisions politiques diverses et variées, puis lui demande de bien vouloir s’allonger afin de prendre sa tension artérielle. « Au moins vous ne serez pas venu me voir pour rien ! », lui dis-je. Je trouve des chiffres élevés. Rien d’étonnant vu l’état d’excitation dans lequel José se trouve. Je lui dis d’essayer de se détendre afin que je reprenne sa tension dans de meilleures conditions. Je lui parle de  vacances pour alléger l’atmosphère, puis du bac de sa fille qui approche… Il me parle volontiers de sa fierté de père pour sa fille, brillante élève, « au moins elle n’aura pas un boulot de merde comme moi ».

Je relève toute de suite la remarque. « Pourquoi dites vous cela ? Vous êtes boucher, c’est un métier qualifié, qui vous plaisait jusqu’alors. Il n’y a que très peu de bouchers, n’est-ce pas valorisant ? Qu’est-ce qui a changé?» José s’assoit, me regarde tristement. « C’était avant que l’autre arrive ».
«Qui c’est, l’autre ? » Je  vois des larmes remplir les yeux de José, il serre les poings, il me dit ne pas vouloir craquer, que je l’embête avec mes questions. J’insiste.
«Arnaud le nouveau directeur. » José a du mal à parler, il bafouille, mais je comprends qu’il a vécu comme une humiliation très forte son entretien d’évaluation avec Arnaud : José espérait une augmentation de salaire, il avait appris par des indiscrétions que le chef de rayon fruits et légumes avait eu une augmentation conséquente. « Aux fruits et légumes, il n’y a pas besoin d’être qualifié, il suffit de mettre en rayon… alors qu’à la boucherie, on fait un vrai boulot, mais, voilà, il fait plus de chiffres que moi….  Le chiffre toujours le chiffre, il n’a que ce mot à la bouche,  la qualité dans tout ça on s’en fout, c’est fini les ouvriers spécialisés maintenant c’est de la mise en barquette c’est tout. Et ce directeur, c’est un jeune, tout juste sorti de son école de commerce, il n’y connait rien, il croit qu’avec la viande  on peut faire n’importe quoi. On ne trouve plus de boucher, forcément on nous dégoûte  avec des salaires de misère. »

José va me parler très longtemps de son métier et de son passé d’artisan boucher, il avait son « affaire », mais il a dû revendre sa boutique suite à un divorce.
Je l’écoute raconter les règles d’un métier qu’il a aimé et  qu’il voit disparaître. Il est épuisé, j’arrive à le convaincre qu’il doit se reposer. Je le dirige vers son médecin traitant.

José m’a téléphoné la semaine dernière, il est arrêté depuis trois mois et son médecin a prolongé son  arrêt de travail. Il est traité pour dépression. Il me dit qu’il ne veut plus retourner dans ce magasin, qu’il ne peut plus y mettre les pieds, que l’idée de revoir  «  l’autre » l’angoisse. il dit vouloir quitter la région parisienne pour reprendre une affaire à la campagne.
Je lui explique la possibilité d’une inaptitude, et lui conseille de prendre rendez-vous avec moi, dés qu’il ira médicalement mieux.

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Publié dans : Témoignages

le 11/05/2010, par Elsa Fayner

2 commentaires

  • Savoir-faire dit :

    Inaptitude ? Je ne connais pas bien le sujet… mais je crois que ça serait la pire des choses à faire ! Quand on aime faire un travail bien fait, mais qu’on en est empêché quotidiennement, si on nous juge inapte… ça sera la pire humiliation, ça sera une insulte, ça serait comme cracher au visage, je crois.

    Le mieux, c’est de trouver (si c’est encore possible) où on peut encore faire son travail… un travail bien fait, que la qualité du travail soit (même implicitement) reconnue.

    Le travail bien fait, c’est ce qui valorise… si vous le retirez, si vous l’empêchez, c’est pris comme une humiliation.

  • dumortier dit :

    Mettre un salarié en inaptitude médicale à son poste de travail est toujours une décision difficile à prendre, et qui n’est jamais prise à la légère, car les conséquences sociales peuvent être dramatiques. Si l’inaptitude au poste aboutit à un licenciement, le salarié a en quelque sorte double peine: il est malade et il perd son travail.
    Mais c’est parfois la seule solution pour quitter une entreprise avec des indemnités de licenciement et des droits sociaux derrière.
    Dans certains cas, cela permet au salarié concerné de pouvoir être reconnu dans son statut de malade, et c’est quelque fois psychologiquement important pour lui.
    En ce qui concerne José je ne sais pas encore si je le mettrai inapte, tout dépendra de son état de santé à la reprise et des possibilités dans l’entreprise (peut être qu’ Arnaud sera parti…), mais évoquer avec lui cette possibilité c’est lui faire savoir qu’il a une possibilité d’avoir des indemnités et qu’il ne doit pas envisager de démisionner.

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