Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« On est passé du business au green business. Mais rien n’a changé » 2 commentaires

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Chronique de G. Delatour. Sous ce pseudonyme, un directeur d’entreprise anime sa chronique mensuelle sur Et voilà le travail.

Lundi matin, premier étage de la compagnie FRIC-FRAC-CILS, leader mondial des cosmétiques pour les cils. Estage de l’unité : « Conception des produits ».
L’ascenseur s’arrête là par hasard et dépose Innocent, le bien nommé, jeune embauché plein d’espoir et nourri d’idées généreuses et avant-gardistes de Développement Durable. Innocent a été embauché par FRIC-FRAC-CILS pour mettre en place une politique de Responsabilité Sociale et Environnementale, comme la lui a dessinée l’un de ses professeurs.
–    « Ah bas tu tombes bien Innocent », lui lâche le patron de la Conception. « As-tu vu notre nouveau flacon ? Vert et tout et tout, genre écolo. Ca te plaît ? »
–    « Mais qu’y a-t-il dedans ? », interroge Innocent.
–    « Bah, qu’est ce que tu t’imagines. De l’eau ! De « l’eau do cils » ; l’eau bonne pour les cils. Tu veux de l’écolo, on te fait de l’éco-l’eau !! ».
–    « Ah bon ? Et quels sont les principes actifs et les bénéfices pour les cils ? ».
–    « Mais c’est que justement Innocent, il n’y en a pas. C’est de l’eau, de la bonne vieille eau du robinet, inoffensive, sans adjuvant, sans effet indésirable. Certes, sans bénéfice non plus. Le placebo du produit à cils ».
–    « Mais ce n’est pas très honnête, ça ! ».
–    « C’est pas malhonnête non plus ! Après tout, la loi ne protège ni les escrocs, ni les gogos !! ».
–    « Mais nous ne pouvons pas cautionner ça. Ce n’est pas conforme à l’esprit du Développement Durable », rétorque Innocent avec énervement.
–    « Bof. Si tu crois qu’elles ont de l’esprit celles qui achètent… Allez, laisse nous faire, petit, et arrête de nous casser les pieds avec tes grandes idées ».

Au deuxième étage, le Marketing en effusion accueille Innocent, dans un tourbillon de slogans. « L’eau do cils : les principes actifs de la nature ». « L’eau do cils : une source de douceur ». «L’eau do cils : le naturel en action ». « L’eau do cils : la force tranquille ». « L’eau do cils : flacon d’ivresse pour vos cils ». « L’eau do cils : du bien sans mal, docile ».
–    « Mais vous ne pouvez pas dire ça ! C’est de l’abus, du détournement de nature », lâche Innocent agacé.
–    « Oh tu sais, petit, nous on est passé du business au green business, mais il y a toujours business… ».
–    « La morale vous commande d’arrêter ».
–    « Dis donc, coco, arrête de nous gonfler avec tes idées généreuses ! Ici, la morale qui s’impose est verte effectivement. Elle a la couleur du dollar ».

Etage après étage, Innocent apprend à grandir sans s’élever et à vivre sans aimer.
Même « culture d’entreprise » au troisième, à la Production, où les flacons verts sont remplis aux lavabos. Puis au quatrième. Au Financier où l’on s’émerveille d’une marge de 20000 %, grâce aux économies faites sur les flacons en plastique retraité. « C’est pas vert ça Innocent ? », lui lance goguenard le Directeur Financier.

Et ainsi de suite jusqu’au dernier étage et la réunion à laquelle Innocent est convoqué : le Contrôle Qualité et la Conformité ». Le temple du visa de la Science et de la bonne Conscience. Parce que de nos jour, c’est pas le tout d’être scientifiquement patenté ; il faut également être moralement correct. C’est que la vertu ne s’impose plus. Elle se certifie, puis se clame !
–    «Alors Messieurs » lance le patron. « C’est le grand jour. Plus qu’à passer le visa de la qualité et de la conformité pour arroser le lancement de « l’eau do cils ». Bon, pour la qualité, ça donne quoi ? ».
–    Irréprochable patron. Inoffensif, totalement inoffensif. Je n’ai jamais vu un produit d’une telle innocuité. L’archétype du « primum non nocere », le principe de ne pas nuire. Ah ça, pour sûr que ça va plaire aux médecins. Pas de risque de problème avec la répression des fraudes ou de plainte pour effets secondaires. Aucun risque juridique avec l’Agence Française de Sécurité Sanitaire. C’est la décision de visa la plus facile de ma carrière ».
–    « Ah bien, très bien, très, très bien ».
–    « Et vous, Innocent, pour le label Vert, c’est OK, ça va de soi ».
–    « C’est bien là le problème, Monsieur. Il est hors de question que je le délivre. Le flacon a beau être vert, l’eau inoffensive, les slogans astucieux et le droit respecté ; c’est du Canada Dry de Vert. Ca en a la couleur, mais pas l’esprit et encore moins la conscience ».
–    « Oh, je vous en prie, ne nous la faites pas trop, Innocent. Vous allez immédiatement et gentiment poser votre signature et votre certification sur ce visa de conformité et on n’en parle plus ! ».
–    « C’est hors de question Monsieur. Je ne veux pas entrer dans ce jeu là » rétorqua Innocent avec conviction.
–    « Eh bien dans ce cas mon petit Innocent, vous irez jouer ailleurs que chez FRIC-FRAC-CILS, puisque vous ne voulez pas faire « l’eau do cils ».

Et c’est ainsi que redescendant par les escaliers cette fois ci, son cartable dans ses bras pliés, mais sa conscience en trophée, Innocent, gavroche contemporain chantonnait :
Je n’ai fait pourtant de tort à personne,
En faisant tout juste mon métier d’homme.
Mais mes collègues n’aiment pas que,
L’on suive une autre route qu’eux.
Non, mes collègues n’aiment pas que,
L’on suive une autre route qu’eux.
Ceux qu’j’empêche de tourner en rond,
Ont eu ma peau et pour de bon !

G. Delatour

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Publié dans : Témoignages

le 10/12/2009, par Elsa Fayner

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