Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Nos clientes sont obsédées par leur poids » O commentaire

Dessin de Claire LaffargueChronique de Marie-José Hubaud, médecin du travail, auteure de « Des hommes à la peine » (La Découverte, octobre 2008).

J’ai vu une jeune femme un jour, qui travaillait dans une parfumerie, salon d’esthétique.
Elle travaillait en cabine et comme vendeuse aussi.
Elle était un peu forte et s’habillait avec beaucoup de soin.
Elle était mariée et n’arrivait pas à être enceinte. Le traitement hormonal s’avéra efficace, mais il lui fit prendre du poids. À la visite de reprise, à la fin de son congé maternité, elle pesait 15 kg de plus que l’année précédente. Elle était contente de reprendre son travail qu’elle aimait bien. C’était une jeune femme organisée, elle avait trouvé une nounou proche de chez elle, elle se levait très tôt pour « tout faire dans la maison », son mari l’aidait mais elle était « du genre maniaque ».

Confinée aux épilations

Je la revois, en cours d’année, en visite de reprise après un arrêt de travail de trois mois. Elle a encore grossi. Elle porte une ample tunique noire au-dessus d’une jupe longue, vague, et noire. Quand elle avait repris le travail, on lui avait fait comprendre qu’elle était trop grosse pour ce métier. Elle ne faisait plus que des soins en cabine, des épilations surtout, elle n’était presque jamais à la vente et elle entendait dans son dos des remarques désobligeantes. Elle avait tenu puis elle avait craqué…
Son médecin lui a prescrit un anxiolytique, mais elle dit qu’elle ne veut pas s’accrocher aux médicaments, elle veut juste travailler, travailler dans de bonnes conditions.
Elle n’a pas d’alliée, les trois autres salariées sont minces et bien contentes de faire moins d‘épilation.
Elle en a assez, elle ne veut plus y retourner, elle ne veut plus avoir affaire avec ce salon, il lui sort par les yeux…
Sa patronne n’a qu’une envie, dit-elle, qu’elle s’en aille. Elle le lui a fait comprendre, le plus vite serait le mieux. Elle ne veut pas démissionner, elle ne veut pas intenter une procédure pour discrimination, elle veut juste ne plus y retourner. Si elle était licenciée suite à inaptitude, elle ferait des soins aux domiciles des clientes dans la petite ville voisine où elle vit, elle a le matériel pour ça…
Il est clair pour moi qu’elle ne continuera pas dans ce salon, mais je dois aller sur place, voir l’employeur et le poste de travail, c’est la procédure…

Une cabine exiguë

J’aime bien les parfumeries, c’est lumineux, ça brille et ça sent bon. Une jeune femme brune vient vers moi en souriant. Quand je lui dis que j’ai rendez-vous avec sa patronne, son sourire se fige puis elle fait quelques pas en direction de l’escalier, « Madame Guerlain est dans son bureau ».
Une femme de tête, Madame Guerlain, elle avait racheté ce salon, qui ne marchait pas, cinq ans auparavant et elle en avait fait la parfumerie de la ville. Très élégante, tailleur de bonne coupe, dans les tons beiges avec de fins liserés orange, chaussures à talons. Elle porte des lunettes griffées et pour seul bijou une montre assez masculine au bracelet de cuir marron.
Elle me précède dans l’escalier étroit qui descend aux cabines. L’une d’elles est particulièrement exiguë et encombrée, elle n’est pas climatisée, la salariée m’en avait parlé, elle y travaillait souvent.
Nous remontons, j’imagine la salariée gênée pour descendre et monter l’escalier devant la cliente, gênée pour bouger dans la cabine, gênée par le regard des clientes.
On s’installe dans un petit bureau encombré de cartons publicitaires On entend les voix des clientes et des vendeuses, celle-là essaie un parfum, celle-là recherche une crème. J’imagine la salariée enfouie dans ses vêtements, en train de vanter les mérites d’une crème amincissante.

Qui peut vendre des crèmes anti-capitons?

Madame Guerlain m’explique comment elle voit les choses, la Saint Valentin approche, la parfumerie et les cabines vont être prises d’assaut, elle veut avoir ses filles , (elle fait le geste de guillemets avec les index), en forme. Je lui demande ce qu’elle entend par là. Elle m’explique… Elle prend son temps, elle va faire un tour dans ses souvenirs, elle avait commencé comme apprentie, des épilations, elle en avait fait, en veux-tu en voilà, et à cette époque-là la cire n’était pas aussi facile à manipuler qu’aujourd’hui… Elle avait fait une formation en esthétique amaigrissante, elle s’était associée avec sa patronne puis elle avait acheté ce magasin et elle avait embauché quatre esthéticiennes… Il faut dire que maintenant les femmes sont obsédées par leur poids, les crèmes anti-capitons et les anti-radicaux… Elle reprend son souffle, j’en profite pour demander,
-Et au plan professionnel comment ça se passe pour Madame R ?
-J’entends des réflexions, vous voyez ce que je veux dire…
Elle attend un hochement de tête, un signe d’acquiescement, comme il ne vient pas, son sourire disparaît. Elle reprend.
-Elle est venue me voir, nous avons discuté… Elle est fatiguée, je crois que le rythme de travail ne convient pas avec son bébé, elle a du mal avec son poids pour monter et descendre l’escalier…
-Elle pourrait ne travailler qu’à la vente…
-C’est hors de question, je ne peux pas lui faire un poste sur mesure, les autres salariées ne seraient pas d’accord, je ne veux pas de zizanie dans le magasin et puis, entre nous, nos clientes sont obsédées par le poids, ce qu’elles veulent toutes c’est maigrir et rajeunir…

Paradoxes

Un des paradoxes du métier de médecin du travail :
-Faire reprendre la salariée à son poste aurait été la mettre dans une situation intenable,
-Mais la mettre inapte (ce que j’ai fait) est d’une certaine façon appuyer la discrimination dont on faisait preuve à son égard.

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Publié dans : Au magasin | Témoignages

le 20/07/2009, par Elsa Fayner

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