Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Médecin du travail, je refuse que ma rémunération soit liée à des critères de rentabilité » 3 commentaires

Claire Laffargue

Claire Laffargue

Tribune d’un médecin du travail en service interentreprises début 2010, dans un secteur semi rural

En préambule je citerai un article de Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine et santé au travail, paru dans Santé & travail qui synthétise la problématique de la réforme de la santé au travail en France en cette année 2010.

« Les médecins du travail bientôt sous contrôle ?

Le système de santé au travail a toujours affiché des objectifs ambitieux tout en déployant des obstacles à une réelle prise en charge des problèmes. Lorsque des masses de travailleurs étaient exposées à des nuisances qui appelaient des mesures de prévention collective, l’activité des médecins a été rabattue sur la détermination de l’aptitude individuelle. Lorsque les atteintes au travail ont pris une allure beaucoup plus individualisée, appelant des investigations cliniques fines, il est devenu urgent de relativiser l’approche individuelle et de se focaliser sur le niveau collectif.
Les orientations proposées pour la réforme de la médecine du travail poursuivent ce mouvement. Pour le patronat, la question centrale est celle du pouvoir de direction au sein des services de santé au travail. En effet, l’activité clinique du médecin échappe au contrôle des directeurs de service. Le projet du gouvernement permet de contourner l’obstacle. Il suffit de transformer le médecin en manager de l’équipe de santé au travail, censé piloter la prévention sur la base de données collectives. Dans le même temps, le directeur est investi de l’autorité pour la mise en œuvre des objectifs du service de santé au travail. Et le tour est joué. Dans sa fonction de manager et de gestionnaire de données, le médecin ne peut plus faire valoir son indépendance technique: il doit s’aligner sur des objectifs et agit sous l’autorité et le contrôle du directeur du service. S’il s’agissait réellement de santé au travail, cette orientation serait absurde. Si le but
est de moderniser le verrouillage du système, en confiant les clés aux employeurs, c’est assez bien vu. »

Cette analyse me parait tout à fait pertinente. Je n’ai pas envie de devenir un médecin sous contrôle.

Ma to-do list

Comme mon « moteur professionnel personnel» de médecin du travail en service interentreprises est l’accession à la bonne santé de tous les travailleurs de mon secteur, (salariés en CDI, fonctionnaire, précaires, jeunes, vieux, femmes, etc.), j’ai établi, après avoir lu cet article, ma petite liste de ce que je veux bien faire et de ce que je ne veux pas faire. Ce positionnement est celui d’un médecin du travail en service interentreprises, dans un secteur semi rural.

Je n’ai d’ores et déjà, plus les moyens de réaliser toute les visites réglementaires ; je n’ai pas la possibilité de visiter toutes mes entreprises ; je pare au plus pressé et je soutiens des salariés qui souffrent+++++. Voici donc mon « credo »…

Médecin du travail, j’ai envie de me positionner comme médecin à l’écoute des salariés et du travail par la source des salariés et des CHSCT. Je désire surtout réaliser des entretiens professionnels et des examens cliniques pour appréhender les effets du travail à l’échelle individuelle. Je ne pourrai participer qu’à un CHSCT par an pour chacune de mes 15 entreprises avec CHSCT car je n’ai pas suffisamment de temps disponible.

Médecin du travail, je tente de lister les dangers présents dans une entreprise et je décris les dommages possibles. Si des dangers sont très préoccupants je le signale dans ma fiche d’entreprise. Il serait très bénéfique pour la santé au travail que je puisse communiquer de façon officielle ces dangers graves à une autorité de régulation indépendante qui aurait les moyens d’enquêter et de surveiller les entreprises pour améliorer les conditions de travail et faire observer la réglementation si elle n’est pas respectée .

Médecin du travail, je désire avoir libre accès aux entreprises pour faire des études de postes pour les aptitudes difficiles à déterminer, pour les aménagements de poste, pour les inaptitudes, pour les études de clusters (cas groupés de maladies possiblement professionnelles) et chaque fois que je le juge nécessaire pour la santé physique et psychique des salariés.

Médecin du travail, je refuse de devenir animateur d’une équipe de pluridisciplinaire (ergonome, iprp, métrologue….) dont le travail est différent du mien et dont les objectifs seront fixés par des tiers : COCT, ministère, direction des services, adhérents des services,… Je n’ai pas les compétences ni la légitimité pour le faire. L’évaluation et la réduction des risques n’est pas dans mes compétences.

Médecin du travail, j’accepte de donner mon éclairage médical, à une équipe de pluridisciplinaire sur les situations de travail dont j’ai la charge. Je n’évalue pas le risque, je n’écris pas des plans d’action pour diminuer les risques, ce n’est pas mon métier et ce n’est pas de ma responsabilité. Je refuse de signer les documents uniques d’évaluation des risques. Dans un compte rendu de métrologie, je donne parfois un avis médical sur les dommages possibles, mais je ne signe pas le compte rendu.

Médecin du travail, j’accepte de coopérer avec une infirmière du travail qui, comme moi est tenue au secret professionnel et qui connaît les possibilités et le fonctionnement d’une coopération médecin/infirmière/salarié/CHSCT. Un travail de coopération similaire est probablement possible avec un psychologue du travail.

Médecin du travail, je refuse que l’on pense que je suis le garant de l’innocuité des situations de travail que je surveille. Un danger peut m’échapper ou ne pas être porté, involontairement ou sciemment, à ma connaissance. Une situation sans conséquence hier peut devenir pathogène aujourd’hui. Un produit nouveau peut révéler ses dangers trente ans après l’exposition. Je ferai le maximum pour connaître toutes les situations de travail pour mon secteur mais je refuse d’être le fusible qui sautera si une problématique de sante au travail m’échappe sur mon secteur.

Médecin du travail, je désire accompagner individuellement les personnes qui travaillent dans leurs démarches d’insertion ou de désinsertion. Je désire accompagner ceux qui souffrent à cause du travail. La coopération avec une assistante sociale me serait précieuse.

Médecin du travail, je refuse que ma rémunération soit liée à des critères de rentabilité : nombre de visite faite, nombre de fiches d’entreprises rédigées, réduction du nombre d’AT ou de MP, etc.

Médecin du travail, je refuse de participer à la gouvernance des services. Est-il utile d’être une potiche silencieuse pendant des conseils d’administration et des commissions de contrôle ? C’est surtout une perte de temps.

Médecin du travail, j’aimerai avoir le temps de réfléchir avec mes collègues sur ma pratique et j’aimerai participer à la construction du projet médical commun de mon service. Ce n’est pas possible actuellement car seules les actions pluridisciplinaires sont valorisées. La CMT est un organe pluridisciplinaire qui répercute les demandes des tutelles si les entreprises adhérentes au service interentreprises le veulent bien. Quant au rôle et au fonctionnement des CMT de la structure régionale c’est pour moi un mystère.

Voila, il me semble que dans le contexte actuel de souffrances intenses au travail et de révélations des cancers professionnels à venir nous devons, nous médecins, nous repositionner sur la santé du salarié, le pointage des dangers et des dommages.

L’animation des équipes pluridisciplinaires me semble être un piège pour les médecins du travail.

Je pense que pour chacun des métiers présents dans les Services de Santé au Travail une réflexion similaire est possible. Qu’en pensez-vous ?

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Publié dans : Médecin du travail | Témoignages

le 9/07/2010, par Elsa Fayner

3 commentaires

  • JABOT dit :

    Bonjour,
    médecin du travail en fin de carrière, je suis totalement d’accord avec vous.
    j’admire la clarté de votre point de vue, original et « en plein dans le mille ».
    je souhaite que votre blog soit très visité.
    confratrenellement
    François Jabot

  • halouffe dit :

    Medecin du travail proche de la retaite , nous avons plus ou moins obtenu les conditions que vous decrivez. Déjà il faut faire bloc , et individuelement, c’est a dire se donner en groupe une ligne de consuite et la suivre. ensuite il faut tomber sur un bon president qui nous soutient dans les CA. Et cela ne court pas les rues. Mais on en a un.

  • Anonyme dit :

    depuis des annés les medecins du travail dénonce la souffrance que de plus en plus de salariés manifestent au cours des visites médicales ; l’actualité ,les média ,leur ont fait découvrir le recours possible à la medecine du travail ,qui devient elle m^me submergée ,dépassée , par accumulations de taches multiples regroupant ses missions ; comment remplir nos missions , écoute ,examen clinique ,examens complémentaires ,information sur les risques ,les epi , alors que nous ne disposons que de Vingt minutes chrono ,tous les deux ans prévu pour les postes tertiaires; qui nous interpellent de plus en plus souvent :;
    nous travaillons donc dans l’urgence ,sous contrainte de temps ,avec un personnel lui m^me stressé , sans un moment de pause (jamais bu un café avec ma secretaire !!!), avec une multiplication des taches (rèpondre aux employeurs ,aux médecins traitants …), nous sautons les repas de midi , finissons les vacations lessivés ,avec l’impression de ne pas avoir fini !! pas réglé les problèmes ,reclassements en particulier ; nos vacations de tiers temps deviennen des soupapes à baisser les tensions ,à terminer les dossiers ,prendre les contacts , et non plus sur le terrain comme prévu ; malaise grandissant ,et je suppose trés répandu

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