Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

L’immersion comme symptôme 6 commentaires

wallraffLes livres en immersion dans le quotidien des travailleurs précaires se multiplient. A en devenir symptomatique. Mais de quoi au juste?

L’auteur de Tête de Turc, Günter Wallraff récidive 25 après, avec une nouvelle immersion. Cette fois-ci « dans la peau de ceux qui, dans notre ‘meilleur des mondes’, font de toute évidence partie de la catégorie des perdants ». Le livre s’intitule « Parmi les perdants du meilleur des mondes ». Il sort le 25 mars.

Après Barbara Ehrenreich et son « Amérique pauvre« , l’auteure de ce blog et son « Et pourtant, je me suis levée tôt…« , Florence Aubenas et son « Quai de Ouistreham« , Günter Walraff confirme l’intérêt des journalistes occidentaux pour l’immersion dans le quotidien des personnes précaires. Günter Wallraff se déguise ainsi notamment en SDF, et en employé d’une boulangerie industrielle. Il travaille dans un centre d’appels, dans un restaurant, dans une banque, ou encore chez Starbucks.

Preuve que passer les murs de l’entreprise, sans service de com’ aux basques, relève désormais de l’impossible? Les réalisateurs de La Mise à mort du travail y sont pourtant encore récemment parvenus, chez Carglass, par exemple. Après des mois de recherche, certes. Serait-ce alors la confirmation du fait que les moyens ne sont plus attribués pour réaliser de longs reportages?

Et que des pratiques moins orthodoxes font davantage vendre? Sur la couverture du livre de Wallraff, les photos du journaliste dans ces différents costumes attirent en effet l’attention sur les performances des maquilleurs.

Pénétrer l’entreprise?

Mais, si l’infiltration peut s’imposer pour pénétrer des milieux totalement fermés et méfiants (mafias, réseaux clandestins, etc.), le cas de l’immersion en entreprise pose question: n’y a-t-il vraiment pas d’autres moyens pour s’y faire accepter?

Observer le quotidien des travailleurs?

Cela dit, au-delà de la pratique de l’immersion, une autre question est soulevée par ces vagues de livres.

Car, en réalité, dans la plupart de ces ouvrages, ce n’est pas vraiment l’entreprise qui intéresse, mais bel et bien la vie des travailleurs, précaires en l’occurrence.

Symptôme que les journalistes s’en sont éloignés dans la pratique de leur métier?

Interviewée sur le site de France 2, Florence Aubenas apporte une réponse déconcertante:

« Comme journaliste on a du mal à appréhender les formes d’exclusion. C’est toujours biaisé: pour parler des précaires on finit souvent par interviewer la stagiaire de sa cousine ou à passer pour une assistante sociale. »

Puis une autre:

« On sait tous que le chômage existe. Mais quand on le vit, ce n’est pas pareil. Quand on vous dit « vous êtes le fond de la casserole », celle qui ne trouvera pas de travail on comprend ce que vivent les gens. Et on rend compte d’une réalité vécue. »

Vivre pour comprendre?

De quoi inquiéter: les journalistes ne pourraient-ils parler que de ce qu’ils ont vécu? Un constat d’échec cuisant.

Enfin, peut-on vraiment « se mettre dans la peau de… »? Il est permis de douter. Comme le note le journaliste de MediaTrend, George Orwell, en 1936, a enquêté sur les mineurs de Wigan durant plusieurs mois, pendant lesquels il a partagé les très difficiles conditions de vie des mineurs et de leur famille. Et l’auteur du blog de rappeler ses sages propos: « Plusieurs mois durant, j’ai vécu uniquement dans des foyers de mineurs. Je prenais mes repas à la table familiale, je me lavais à l’évier de la cuisine, je faisais chambre commune avec des mineurs, je vidais des pintes de bière avec des mineurs, je jouais aux fléchettes avec eux, je parlais interminablement avec eux. Mais bien que me trouvant au milieu d’eux —et je l’espère et le crois, étant pour eux autre chose qu’un mal à prendre en patience— je n’étais pas l’un d’eux, et cela ils le comprenaient aussi bien, sinon mieux, que moi. (…) Ce n’est pas une question d’antipathie ou de répugnance instinctive, mais uniquement de différence, et c’est assez pour empêcher toute réelle communion de pensée ou de sentiment. »

Ne prétendant jamais se mettre dans la peau de qui que ce soit, Orwell étudie tout: les salaires, le système de chômage, les conditions de logement, les conditions de travail, pour le raconter dans un reportage qui n’en est que plus saisissant.

De quoi redonner ses lettres de noblesses à l’immersion, quand elle ne cherche à pas à « faire ressentir » mais simplement à observer de l’intérieur ? Orwell n’aurait-il pas pu obtenir toutes ces informations, réaliser ces observations, autrement?

Orwell, si tu es online en ce moment, réponds donc en commentaire sur ce blog… Merci.

Elsa Fayner

Lire la réponse du sociologue Mathias Waelli, Immersion: l’illusion du journaliste caméléon

A lire également un extrait de Chronique d’un ouvrier ordinaire, du journaliste indépendant Tanguy Hugues, qui s’est fait embaucher pendant 7 mois dans une entreprise de nettoyage azuréenne « afin de pouvoir rapporter au mieux les contrats que l’on ne signe jamais, les horaires illégaux, les tâches épuisantes, la sécurité inexistante, lle mépris des autres personnels des palaces cannois, les SDF qu’il faut réveiller… »

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Publié dans : Actualité | Call centers

le 17/03/2010, par Elsa Fayner

6 commentaires

  • Danielle DAGUISE, psychologue du travail dit :

    « Vivre pour comprendre » sûrement mais ni le journaliste, ni l’écrivain, ni le chercheur ne sont dans le corps et dans la psyché de celui et/ou ceux qui travaillent. Seuls les professionnels vivent l’expérience pathique et sensitive du travail, ce qu’il change en eux, que ce soit dans l’appropriation de savoir faire ou dans l’épreuve de l’échec. Mais le journaliste ou le chercheur éclairés peuvent être les miroirs des professionnels et, du fait de leur ignorance des métiers, par leurs questionnements « naïfs » susciter le regard des professionnels entre eux. Alors celui qui est du dehors permet aux équipes de se rendre compte de ce qu’ils font, de se voir travailler. Les professionnels pourront peut-être alors faire l’expérience de la discussion sur le métier, entre eux, pour dire ce qui aurait pu être fait, pour être au clair sur leur genre de métier. C’est aux collectifs de faire vivre leurs métiers ; il n’est pas nécessaire aux témoins du monde d’entrer dans le réel de métiers qui ne sont pas les leurs et dont ils peuvent être des révélateurs

  • Bonjour ami:
    Félicitations pour votre nomination à The BOBs, mon blog: La Vuelta al Mundo de Asun y Ricardo a également été désigné comme Meilleur blog en espagnol.
    Vous avez un blog très intéressant, j’ai voté.
    Si vous voulez voir la mienne dans leur langue, dans la première page que je possède traducteur automatique Google.
    Je vous remercie beaucoup et bonne chance.

  • Romane dit :

    les journalistes seraient bien inspirés de relayer la parole des précaires qui publient parfois des livres et dont on a peu vu leur médiatisation.
    F. Aubenas a sûrement écrit un bon livre mais les articles qui en parlent évoquent plus largement son immersion que la réalité qu’elle a vécue et des précaires qu’elle a rencontrés. au final, c’est plus du métier de journaliste qu’on parle dans les médias à propos d’aubenas et de son expérience que de la vie des précaires. Le site Acrimed a fait d’ailleurs une excellente analyse à ce propos.
    Pour terminer, outre les livres, il y aussi beaucoup d’associations de chômeurs que les média ignorent alors qu’ils font un boulot remarquable et sans moyens ou très peu. Ca éviterait auss à Aubenas (et bien d’autres) de tenir des propos déconcertants.

  • Voilà comment Claude Levi-Strauss commençait son discours d’investiture à l’Académie Française : « Charles de Brosses, que nous tenons pour un grand précurseur parce qu’il a formulé et mis en pratique 1a maxime qui inspire toutes nos études : « (…) c’est dans l’homme même qu’il faut étudier l’homme : il ne s’agit pas d’imaginer ce qu’il aurait pu ou dû faire, mais de regarder ce qu’il fait. »
    Regarder, Observer, pas se mettre dans la peau de…
    Philippe ADAMI
    Directeur Associé

  • Liliane dit :

    George Orwell a aussi écrit Down and under in London and Paris, où il décrit sa vie en tant que précaire dans la restauration et comme assisté par des « bienfaisants ».

    Il s’agit d’une œuvre littéraire, pas d’un reportage journalistique.

    Orwell avait rejeté la voie toute tracée qui s’ouvrait devant lui après ses études à Eton et s’est donc retrouvé dans la dèche (le titre en français du livre, je crois) pour de vrai.

    Son expérience de la pauvreté et de la précarité n’est donc pas le fait d’une quelconque démarche journalistique, mais son expérience de vie à lui. Comme c’est un monsieur clairvoyant et drôle, son livre est clairvoyant et drôle.

    Orwell est un écrivain, alors il écrit, un point c’est tout.

  • Orwell dit :

    Indeed, and i’d rather that you stop doing two particularly annoying things:
    1. Pretending that you are poor, because you are not and never will be, plus, the goal of journalism, if i remember well, is not to pretend being something or somebody else, that is literature, but instead trying to report what youe eyes see with the utmost accuracy accompanied by in-depth analysis.
    Just report the exploitation, the humiliations, the pressure, the inner pain….do that, do it now and we’ll see for the rest later.
    2. If you still wanna know how these people think and what it is that they really feel, stop sending people like me, people from Eaton who can, at best, approach the material poverty, but never the inner one, and make sure that workers’ sons have a chance, a real chance, of becoming journalists.
    And that even if that means revamping everything from grammar school to journalism school.
    Stop having fun with your beggar outfits on sunny months for fame, and make me proud!

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