Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Les heures souterraines O commentaire

viganNote de lecture de Christophe Baillat

Et ton boulot, ça va ?

Avec toute sa vie fatiguée derrière
elle, Mathilde n’en a rien à foutre.
Désormais sa vie est ailleurs parce
que aujourd’hui, c’est le 20, le 20 mai
et qu’il faut bien s’accrocher à quelque
chose.

« Thibault respire une dernière fois la
peau de Lila. »
Thibault et Lila : histoire éteinte

Thibault aime une femme qui ne
l’aime pas. Tu ne m’aimes pas Lila,
enfin, peut-être à ta façon mais pas
comme je voudrais. Thibault entame
sa tournée de visites de patients. Le
dispatcheur des Urgences
Médicales de Paris lui envoie des
messages avec les adresses. Le
plus dur n’est pas de passer d’une
rupture à une fracture, c’est de
trouver une place pour garer sa Clio.
Et cette plaie d’amour qui ne se
referme pas. Mais il y avait sa
distance, sa réserve, ses absences.

« C’est trop tard, il veut sa peau. »
Jacques et Mathilde : entreprise de
destruction

Mathilde descend à la station Calvaire,
ainsi qu’elle l’a rebaptisée, pour aller à
reculons, malgré tout, chez Nutrition et
Santé. Elle vomit sur le quai du RER à

la pensée de ces petites choses
insidieuses et ridicules qui l’isolent
chaque jour un peu plus. Ecartée au
dernier moment d’une réunion,
remplacée dans un déplacement
programmé avec Jacques, elle se sait
condamnée. Broyée par le lent
processus de destruction mis en
mouvement par son supérieur,
Mathilde attend son sauvetage.

« Elle préfère ne pas en parler. »
Mathilde donnerait n’importe quoi
pour échapper à ce qui l’attend.

Au début elle a essayé de parler.
Ses trois enfants : Théo, Maxime et
Simon jouent encore aux cartes
Pokemon. Même si elle est rongée
par petits bouts, elle préfère ne rien
dire. Mathilde n’en parle pas non
plus à ses amis. Elle ne peut pas,
elle a honte.

« Mathilde, il t’a remplacée. »
Alors, peu à peu, Nathalie, Jean,
Eric et les autres ont renoncé à
franchir la porte de son bureau.

Dès que les enfants sont partis,
cartables sur le dos, Mathilde
s’engouffre tant bien que mal dans le
métro. Il lui faut faire une heure de
trajet quand tout va bien. Mathilde
descend à Vert-de-Maisons, près de
Melun, arrive au bureau. Mais son
bureau est occupé par une jeunette de
la Com qui a pris sa place.
Abasourdie, Mathilde reste
silencieuse. Nutrition et Santé l’a
recrachée, vomie, comme un corps
étranger. Elle doit pourtant rester
jusqu’à dix-huit heures. Même si elle
n’a rien à faire. Elle est dans le camp
des rabougris, des transparents, des
silencieux. Elle est désormais sur le
ventre.

« Je vais rentrer chez moi et appeler
un médecin »
Sans proposition de reclassement il
n’y a plus d’issue

Les Ressources Humaines se mettent
en quatre pour lui retrouver un poste.
Après neuf mois à tourner en rond,
c’est une délivrance, elle va pouvoir se
recomposer, se reconstruire. Mais
même cette issue lui est refusée par
Jacques. C’est fini. Elle craque,
s’écroule. Genou à terre. Elle écrit sa
lettre de démission. Longe les murs
des couloirs du RER pour rentrer.

Thibault qui a abandonné sa voiture
dans les embouteillages est quelque
part dans ce souterrain. Et il a
maintenant renoncé à Lila. Le RER
s’arrête, les portes s’ouvrent.

Les heures souterraines, de Delphine le Vigan, Jean-Claude Lattès (26 août 2009).

Delphine de Vigan est l’auteur de No et moi, révélation du magazine LIRE 2007, prix des libraires 2008 et prix solidarité 2009. Elle vit à Paris, connaît bien la ligne D du RER et la couleur des lignes de métro. Les heures souterraines est son cinquième roman.

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Publié dans : Culture

le 22/02/2010, par Elsa Fayner

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