Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Les femmes pour sortir de la crise? 1 commentaire

Femmes au pouvoirSelon une étude qui sera publiée en avril dans la revue du CNRS « Travail, genre et sociétés » : les entreprises du CAC 40 qui ont plus de 35% de cadres féminins ont connu une croissance de chiffre d’affaires de 23,54%, contre 14,61% dans les sociétés qui ont moins de 35% de femmes cadres… Un bilan comptable qui devrait pousser en profondeur à la parité, au-delà des quotas de femmes dans les conseils d’administration .

L’atout des femmes « managers » serait leur comportement face au risque.

Une nouvelle qui n’est pas neuve

« Plus une entreprise compte de femmes – et de femmes cadres en particulier – dans ses effectifs, moins son cours de Bourse a baissé depuis le début de l’année. Ce qui pourrait sembler être une élucubration féministe est, en fait, le résultat d’une étude de Michel Ferrary, professeur en gestion de ressources humaines à la Business School du Ceram (Ecole supérieure de commerce à Nice-Sophia Antipolis) », pouvait-on déjà lire dans Le Monde daté du 16 Octobre 2008 . Pour M. Ferrary, la différence de comportement des femmes managers expliquerait ce phénomène. Le quotidien cite également une étude Ipsos, menée les 10 et 11 octobre, pour le Women’s Forum, selon laquelle 57 % des Français estiment que les femmes qui dirigent des entreprises ont une manière différente de gérer les risques économiques (un avis partagé par 60 % des femmes). En cause: le style de management des femmes, qui prendraient des décisions moins risquées.

« Et si les femmes réinventaient le travail« , « Femmes au pouvoir: récits et confidences », « Femmes au pouvoir, femmes de pouvoir« : depuis deux an, les ouvrages fleurissent, pour vanter l’exercice du pouvoir au féminin. Alors, quand la crise survient, c’est à elles qu’il faudrait penser. Selon un sondage exclusif Madame Figaro-CSA, 84% des Français feraient même plus confiance aux femmes pour sortir de la tourmente. Pourquoi un tel succès?

Des femmes plus douces…

Les sociologues du travail Djaouida Sehili et Irène Jonas, du laboratoire de recherches « Travail, genre et mobilités« , analysent le phénomène. Dans deux articles (à télécharger en bas de page), elles dissèquent ce discours, qui ne serait pas si nouveau finalement.

Les femmes, selon [les] nouvelles images d’Epinal, seraient aujourd’hui en mesure de réussir un triple challenge :Et si les femmes réinventaient le travail initier une pacification du couple, faire fructifier ce « capital social » que constitue l’enfant et modifier l’univers professionnel. Leurs compétences « féminines » seraient ainsi utiles au néo-management (fondé sur des capacités d’engagement, de communication, sur des qualités relationnelles), au couple « relationnel » et au nouveau travail maternel. Porteuses d’un dessein professionnel original apte à transformer, voire à « humaniser » les entreprises grâce notamment à leurs qualités relationnelles les femmes seraient à même de transformer le travail et de faire prendre conscience aux hommes qu’il n’est plus possible « de concevoir le travail comme un lieu de souffrance et d’aliénation, mais comme un mode de réalisation de sa personnalité et de ses aspirations profondes » .

… pour faire avaler la pilule plus doucement

Ce qui soulève un certain nombre de paradoxes, selon les auteures.

En demandant aux femmes de construire efficacement leur « métier » et de remporter la bataille de leur propre épanouissement en assurant le mieux possible « toutes leurs responsabilités, celle de porter des enfants et de porter bonheur, celle de réussir une carrière et de réussir un clafoutis », de quelle émancipation parlent ces images d’Epinal, sinon d’une aliénation qui consisterait à devenir performante, en mobilisant les talents requis, via toutes les activités de travail, dans la gestion et l’organisation de la vie professionnelle et familiale ?

Ces images d’Epinal de la réussite au féminin, non seulement continuent d’appréhender la conciliation, donc la gestion conjointe de la famille et du travail, comme une affaire de femmes, mais elles alignent les critères de réussite des femmes tant au travail qu’à la maison, sur des critères masculins, tout en postulant haut et fort que les femmes sont différentes.

Femmes au pouvoir, femmes de pouvoir

Les femmes auraient une aptitude quasi innée à « jongler entre vie privée et vie professionnelle » et acquerraient ainsi une « autre force, la distance qu’elles prennent par rapport au pouvoir » (magazine Management, dossier « Quand les femmes sont aux commandes … », mai 2006). A l’inverse des hommes, elles « ne sont pas dupes : elles savent que rien n’est jamais acquis ». Plutôt adapté au contexte professionnel actuel dans lequel prévaut la réécriture permanente des critères d’évaluation des compétences. Autrement dit: cette « d’insolite répartie féminine », loin de remettre fondamentalement en question les nouvelles exigences du travail et logiques de flexibilité, semble plutôt souscrire à une reconnaissance tacite des nouvelles pratiques managériales.

Des différences plus naturelles d’un côté que de l’autre

Surtout:

La correspondance des compétences féminines, hier décriées et aujourd’hui valorisées, avec les attentes d’un nouveau modèle managérial, annonce l’offensive inéluctable d’une « naturalisation » des différences entre les hommes et les femmes, elle-même productrice d’un renouvellement des modes et des formes de la domination masculine.

Plus précisément:

Ce n’est pas tant l’idée de la contribution positive des femmes à la performance organisationnelle des entreprises (fait avéré par de multiples travaux) qui pose problème que celle de la mobilisation d’un argumentaire essentiellement basé sur la valorisation de spécificités féminines opposées à celles des hommes (…) . Entre la montée de la psychologie évolutionniste qui vise à donner une caution scientifique aux différences entre hommes et femmes et la forte valorisation des compétences développées dans l’espace-temps de la sphère familiale, les femmes sont plus que jamais renvoyées au naturel et/ou au privé en ce qui concerne l’acquisition de leurs compétences professionnelles.

De toutes façons, pas de panique, selon une étude de la DARES, trois quarts des employeurs préfèrent les hommes.

Elsa Fayner

Pour aller plus loin

Lire « De l’inégalité à la différence. L’argumentation naturaliste dans la féminisation des entreprise », Les Femmes changent-elles le travail ?, Sociologies Pratiques, N°14, Presses Universitaires de France, 2007.

Lire « Les nouvelles images d’Epinal : émancipation ou aliénation féminines ? », Le travail, outil de libération des femmes, Nouvelles Questions Féministes, Revue Internationale Francophone, Université de Lausanne, Suisse, 2008.

Lire aussi l’article du Washington Post sur les effets de la testostérone sur les choix des traders de Wall Street (en anglais, inscription gratuite).


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Publié dans : Actualité | Égalité professionnelle

le 22/02/2010, par Elsa Fayner

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