Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Les femmes chefs de rayon doivent faire oublier qu’elles ne sont pas des hommes » 2 commentaires

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Laurence, 45 ans, travaille depuis 25 ans dans le même supermarché. Elle est chef de rayon depuis 5 ans. Pas facile pour une femme.

J’ai débuté comme vendeuse poissonnerie en contrat étudiant. L’équipe était jeune et dynamique. L’ambiance m’a séduite, et j’ai arrêté mes études d’art.

Une femme pour encadrer des femmes

À l’époque, la quasi totalité des employés étaient des femmes, sauf au rayon épicerie, traditionnellement masculin. En revanche, sur une trentaine de chefs de rayon, deux seulement étaient des femmes. Aujourd’hui, elles sont sept sur vingt chef de rayon. On les trouve surtout dans les rayons traditionnellement féminins comme le textile, plus facile à porter. Car la direction part du principe qu’une femme saura mieux gérer des femmes.

Des incursions dans les rayons « masculins »

Cela dit, comme c’est un métier qui emploie surtout des jeunes, les mentalités changent : je travaille avec des collègues qui sont habitués au partenariat homme-femme. Ca veut dire que nous pouvons de plus en plus travailler dans n’importe quel rayon (produits frais, conserves, surgelés…), mais que devons tirer les palettes comme les hommes. Quand j’ai voulu devenir chef de rayon, on m’a d’ailleurs dit que j’allais souffrir physiquement. En fait, ce n’est pas un problème, il ne faut pas être un malabar pour ça, juste un peu speed. Surtout, l’essentiel du rôle du chef de rayon, ce n’est pas la manutention, c’est la gestion d’équipe.

« Ni trop mignonne, ni trop laide »

Pourtant, nous ne sommes toujours pas traitées à égalité. Aucune erreur, aucun écart ne nous est pardonné. Le jour où j’arrive avec un tee-shirt plus échancré, j’ai droit à des plaisanteries salaces toute la journée. Le jour où j’arrive en retard le matin, parce que je suis une mère célibataire, on me tombe dessus. Il faut correspondre au stéréotype du métier : les femmes chefs de rayon se ressemblent beaucoup dans la grande distribution, ni trop mignonnes, ni trop laides. Elles doivent être passe-partout, pour ne pas perturber les collègues, presque faire oublier qu’elles ne sont pas des hommes. D’ailleurs, les supérieurs nous disent facilement  »allez les gars ! » quand ils s’adressent à l’ensemble des chefs de rayon.

Pas trop ambitieuse non plus

Il faut dire que les supérieurs restent plus âgés, et moins habitués à travailler avec des femmes. Notre enseigne compte une seule directrice, pour soixante magasins. Et, dans mon magasin, en 25 ans, je n’ai vu qu’une seule chef de département commercial.

Quand j’ai voulu accéder à ce poste, le directeur a refusé. Sa seule explication :  »je ne me verrais pas géré par une femme si j’étais dans l’équipe ». C’est paradoxal : il reconnaît qu’il a besoin de femmes dans le magasin, qu’elles font des chefs de rayon compétentes parce qu’elles sont organisées, minutieuses, toujours là, etc., mais il ne veut pas essayer de voir si ces mêmes compétences pourraient être encore plus utiles au niveau supérieur.

Ce serait prendre un risque, je crois, pour lui, celui de remettre en cause les habitudes de cercles d’hommes. Ca les empêcherait sans doute de blaguer entre eux en réunion. Ca les obligerait peut-être aussi à des aménagements des temps de travail, à des rotations du personnel pour que certains puissent partir plus tôt à tour de rôle. Ca les obligerait à se préoccuper des enfants et du dîner.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Publié dans : Au magasin | Témoignages

le 20/10/2009, par Elsa Fayner

2 commentaires

  • FemmeChef dit :

    Je suis une femme chef de rayon (fruits et légumes) et, effectivement, ce n’est pas un métier facile.
    Tout d’abord il y a l’amplitude horaire. Je commence le lundi matin a 5 hoo et je fini a 13 h. C’est la même chose jusqu’au mercredi inclus. Apres nous arrivons au jeudi, là c’est 5h/12h et 14 h/18h30, et ce jusqu’au samedi soir. Bonjour les 41 heures sur le contrat.

    A cela on doit rajouter les remarques incessantes de votre chef de secteur « ces petites phrases assassines » qui embellissent votre journée et qui font que je suis de plus plus dégoûtée de mon métier, qui est pourtant important pour moi.
    En plus cette culture e.Leclerc qui vous oblige au chiffre et au résultat et si jamais vous n’atteignez pas les objectifs c’est la chasse aux sorcières. On vous donne un charmant surnom, genre « la Mauvaise Elève des fruits et légumes ».
    Est-ce que c’est du harcèlement? En tout cas nous en sommes pas loin.
    Je pense que pour tout jeune qui commence dans la vie, la grande distribution n’est en aucun cas un métier d’avenir. C’est un métier plein de contrainte, plein de tension , de pression psychologique, une usure physique.

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