Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Les clients demandent pourquoi Madame C pleure, et si on la martyrise » O commentaire

mainkiecrit4Chronique de Marie-José Hubaud, médecin du travail, auteure de “Des hommes à la peine” (La Découverte, octobre 2008).

La première fois que j’avais vu Madame C, c’était en visite de reprise après un arrêt de travail de deux mois. Elle avait été opérée d’un kyste à l’ovaire, les suites opératoires s’étaient compliquées d’un début de péritonite…
Elle était préparatrice dans la même pharmacie depuis la fin de ses études,
Elle avait une quarantaine d’années, mariée, deux filles adolescentes, elle était d’origine algérienne.
Un beau visage, légèrement maquillé, encadré de cheveux noirs ondulés.
Dans son dossier étaient notés des problèmes gynécologiques récurrents, une salpyngite, des métrorragies et aussi des cystites fréquentes.
Côté travail, elle n’avait pas eu de problèmes particuliers, enfin jusqu’à ces derniers temps,
C’était toujours vers elle que les petits vieux du quartier venaient,
Avec leurs ordonnances chargées,
Ils lui racontaient leurs problèmes de santé pendant qu’elle collait les vignettes sur la feuille de maladie,
Ça lui donnait envie de pleurer.

Peur de reprendre le travail

Il y avait toujours des papiers à faire avec cette histoire de ticket modérateur et, depuis quelques temps, elle faisait des erreurs,
Son patron s’était énervé à plusieurs reprises devant tout le monde, elle avait eu honte,
Et maintenant, elle avait peur de reprendre le travail.
Je lui avais proposé de revenir le mois suivant, je lui avais dit aussi que j’irai voir son employeur.
Mais pas tout de suite, elle avait les moyens d’affronter la situation, somme toute assez classique d’une reprise du travail après un mois d’absence pour maladie.
Elle avait hoché la tête et s’était mise à pleurer.

Son grand secret

Elle avait repris le travail, je l’avais revue plusieurs fois.
Lors d’une visite de reprise après un arrêt de trois semaines (elle avait fait une hémorragie due à un fibrome, son gynécologue avait prononcé le mot « hystérectomie »), elle avait parlé de son avortement.
Son grand secret, elle s’était faite avorter quand elle avait vingt six ans,
Elle ne l’avait jamais dit,
Son mari n’aurait pas accepté, il était musulman pratiquant.
À cette époque-là, ils avaient déjà un enfant, et elle venait d’être embauchée dans la pharmacie.
Elle avait pleuré toutes les nuits pendant une année, « ma religion, vous comprenez »,
Son sentiment de culpabilité était énorme, envahissant, une blessure qui saignait…
J’avais évoqué le lien possible entre ses problèmes gynécologiques et son avortement,
J’avais parlé de psychothérapie, mais elle avait énergiquement refusé,
Ça va bien maintenant, mais ce que j’ai là, elle avait appuyé ses deux mains sur son coeur, personne ne pourra jamais me l’enlever…

« Il me reproche les arrêts de travail »

Après son hystérectomie, elle avait fait une dépression, huit mois d’arrêt, six mois d’antidépresseurs.
Reprise du travail (difficile) en mi-temps thérapeutique puis à plein temps au bout d’un an.
Chaque fois que je la voyais, à un moment ou à un autre, elle parlait de cet enfant qu’elle aurait pu avoir, un garçon, elle en était sûre (elle avait deux filles),
Et qui se serait appelé Mourad (« celui qui est voulu, désiré »)…
Elle parlait aussi de ses filles (deux très jolies jeunes femmes, elle m’avait montré une photo), elle disait qu’elle était dure avec elles, mais qu’elle n’avait pas le choix, les filles vous savez…
Elle ne parlait jamais de son mari.
Un jour comme j’avais posé une question anodine du genre « et votre mari ça va ? », elle avait répondu « s’il le savait il me tuerait ».
Elle ne s’entendait plus très bien avec les autres salariées, elle n’était jamais remplacée quand elle était absente,
Elle ne s’entendait pas du tout avec le pharmacien. « Il me surveille en permanence, je perds tous mes moyens, il me reproche les arrêts de travail, il a téléphoné à mon médecin, vous vous rendez compte ».

« Les clients demandent si on la martyrise »

De son côté le pharmacien me disait que cela avait assez duré, l’ambiance dans la pharmacie se dégradait, les clients demandaient pourquoi Madame C pleurait, et si on la martyrisait.
Cela se termina par une inaptitude définitive au poste. Le côté positif c’est qu’elle entama une psychothérapie (je lui avais dit que j’avais besoin d’un avis spécialisé pour le dossier d’inaptitude).

Je l’ai revue par hasard, quelques années plus tard, elle était toute contente, sa fille aînée avait eu un garçon. Il s’appelait Mourad.

Commentaires

-Comme souvent, l’intrication et l’interaction des problèmes médicaux, professionnels et personnels ne trouvent d’autre issue que l’inaptitude définitive au poste, synonyme de licenciement avec son cortège d’interrogations sur le devenir de ces salariés.
-J’ai toujours été surprise de constater le peu de place que le monde médical faisait à l’écoute des femmes qui se faisaient avorter, parmi celles que j’ai vues, rares étaient celles qui avaient eu quelqu’un avec qui parler.

Découvrir le blog de Marie-José Hubaud.

À lire « La vacation » de Martin Winckler Ed P.O.L

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Publié dans : Au magasin | Témoignages

le 29/03/2009, par Elsa Fayner

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