Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Les clientes qui demandent des tailles trop petites pour elles sont souvent insupportables » O commentaire

Illustration de Claire Laffargue

Illustration de Claire Laffargue

Katia (1), 25 ans, est vendeuse dans les grands magasins parisiens. Elle maîtrise les techniques de vente, trouve du travail sans difficultés, mais se sent prise au piège dans ce métier.

Je voulais devenir comédienne, mais, après le bac, il m’a fallu gagner ma vie rapidement. C’est ainsi que j’ai commencé à un temps partiel sur un stand des grands magasins du boulevard Haussmann. À la maroquinerie, au rez-de-chaussée. Pendant deux ans, j’ai travaillé au noir, payée 50 euros par jour. Ca ne me plaisait pas, j’avais l’impression de perdre mon temps.

Acte I – Katia pleure le soir

Mais il fallait bien travailler. J’ai accepté le CDI proposé par une autre marque. Un temps partiel très extensible, jusqu’à huit heures par jour, six jours par semaine, en montant le soir sur les planches. Je devais accepter tous les horaires. Le responsable m’interdisait de parler à mes collègues, il me faisait des remarques devant les clients. Le soir, en partant, je pleurais. Au bout d’un an, j’ai fait un abandon de poste, sur les conseils d’une responsable d’un stand voisin… qui m’a ensuite embauchée.

Acte II – Katia touche des sous

Toujours comme  »démonstratrice » : je suis payée par la marque, et non par le grand magasin, contrairement aux  »vendeuses », ce qui crée des différences de statuts, et des jalousies. Comme démonstratrice, je ne peux notamment pas être affectée à un autre corner que le mien, alors que les vendeuses sont multi-stands, et je peux toucher des primes sur les ventes. Si le salaire d’une vendeuse ne dépasse pas 1 000 euros par mois, pour une démonstratrice, avec les primes, il peut monter jusqu’à 2 500 euros. Et, si on vend des cartes de crédit à la consommation, on gagne des chèques cadeaux en plus. Il faut juste savoir convaincre des clients de s’endetter un peu plus. Moi, je ne peux plus.

Acte III – Katia connaît les arguments pour vendre

En revanche, j’ai une bonne capacité à vendre. Quand les clients sont aimables, je les conseille, c’est mon rôle. Les clientes qui demandent des tailles trop grandes, par exemple, sont généralement polies, et j’essaie de leur trouver des modèles qui leur vont dans des tailles plus petites. Ca leur fait plaisir, elles achètent. Alors que les femmes qui demandent des tailles trop petites pour elles sont souvent insupportables. Surtout quand elles ont de l’argent. Dans ces cas-là, je n’hésite pas à les flatter, à leur dire ce qu’elles veulent entendre. Hier, une cliente plus toute jeune voulait absolument essayer la même chemise que celle que je portais. Dans la même taille. Comme pour acheter ma jeunesse. Résultat : elle est repartie avec un 34, dans lequel elle ne pouvait même pas lever le bras.
Acte IV – Katia identifie de meilleurs employeurs
Aujourd’hui, je travaille dans un grand magasin du VIIe arrondissement. Les employés sont davantage respectés. Nous avons le droit de nous asseoir, les toilettes ne sont pas mixtes, on écoute de la musique classique, pas de la musique techno. Et le magasin dispose d’une vraie salle de pause, avec une table et un micro-ondes. C’est rare dans les grands magasins.

Acte V – Katia se sent prise au piège

Le problème, c’est que j’y croise pas mal d’anciennes camarades de classe qui, elles, viennent faire leurs emplettes. Ca me gêne. Je précise toujours que je travaille ici à mi-temps, que je fais autre chose à côté. Même si je me demande quand je vais en voir la fin. Ca fait sept ans que je dis que ça ne va pas durer. Toutes les filles avec qui j’ai commencé travaillent toujours dans la vente elles aussi. La plupart sont pourtant stylistes ou comédiennes de formation. Mais nous savons qu’il faudrait repartir à zéro pour se lancer dans un autre domaine.
La vente, maintenant, c’est le métier que connais le mieux, celui que je sais le mieux faire, là où j’ai mon seul réseau. Le risque, c’est d’y rester.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

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Publié dans : Au magasin | Témoignages

le 15/08/2011, par Elsa Fayner

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