Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Les casques noirs c’étaient les ingénieurs, les casques verts les chefs de secteur, les casques bleus les contremaîtres » O commentaire

Durant plus de 50 ans le site de Chanteloup à Aulnay-sous-Bois a abrité l’usine Idéal Standard. Au départ baptisé CNR (Compagnie National des Radiateurs) avant son rachat par le fabricant Américain, American Standard, l’usine fut construite au cours des années 1923-1924 .

Cette usine a marqué le quartier tant par sa taille, plus de 100 000 m2 , que par son impact dans l’emploi pour les villes de Sevran et d’Aulnay.

Dans le cadre de la préparation des journées du patrimoine, la mairie d’Aulnay-sous-Bois et le conseil Général de la Seine-Saint-Denis ont souhaité en 2009 retracer une partie de l’histoire du quartier de Chanteloup situé à la limite des villes d’Aulnay-Sous-Bois et de Sevran. Un étudiant en histoire a été chargé de recueillir les témoignages des anciens ouvriers d’Ideal Standard.

Il a confié les résultats de ses travaux à Et voilà le travail:

Organisation du travail

Le fonctionnement d’Idéal standard était particulièrement structuré aussi bien en ce qui concerne l’attribution géographique de chaque poste que la place de chacun dans une hiérarchie particulièrement marquée.

Les secteurs
Le site d’Idéal Standard s’étendait sur plus de 50 000 m2. Il s’organisait autour de trois fonderies A, B, C.

Il se dégage des entretiens qu’il n’était pas évident de connaître toute l’usine. Certain de part leur fonction étaient amenés à circuler à travers les différents secteurs. C’est le cas de M. Guillemot ou de M. Zoryk, ils avaient de fait une connaissance pointue de l’organisation générale de l’usine. De même M. Lemoine, responsable méthode, ou M. Kebe, cariste pour les fonderies A, B et C, étaient amenés à circuler dans un large périmètre.
D’autres avaient découvert les différents secteurs de l’usine par curiosité. C’est le cas de M. Fiore qui nous raconte qu’il profitait des grèves pour aller voir les différents ateliers de l’usine :
Quand il y avait les grèves à la fonderie. Parce que c’était souvent la grève. Chaque fois qu’on touchait la paye, tous les 15 jours ils se mettaient en grève. Alors nous on tournait à droite à gauche.

Enfin, il y a ceux qui ne connaissaient que leur atelier, notamment les femmes. Mme Jasnowsky, Mme Zoryk, M. Fofana et M. Hammouti disent n’être que très peu sortis de leur poste de travail.

La hiérarchie
À plusieurs reprises lors des entretiens, il est apparu que la hiérarchie était sensiblement marquée dans l’usine.
Ainsi le casque et notamment sa couleur constituaient un symbole fort de l’organigramme de l’usine.
Un casque orange pour les chefs d’équipe, un noir pour les chefs d’atelier… Si tous ne sont pas d’accord quant aux couleurs attribuées à chaque fonction, ils semblent particulièrement marqués par l’importance de ces casques comme signe distinctif de la place de chacun. Ainsi pour M. Lemoine :
Un bleu c’était un contremaître, un orange c’était un chef d’équipe, un marron c’était un chef d’atelier. Donc, on savait déjà la classification du gars en fonction de son casque.

M. Guillemot se souvient lui aussi:
Les chefs d’ateliers avaient un casque vert, les chefs d’équipe avaient un casque orange et en dessous il y avait des gens qui avaient des casques… et les ouvriers n’avaient pas de casque.
C’était autant un signe de protection, parce qu’évidemment comme on circulait dans des endroits (…)
C’était en même temps un signe militaire, un signe hiérarchique quasi militaire. Je me rappelle qu’au plus fort de la bagarre, je me trimbalais quand même avec mon casque par nécessité de sécurité et j’étais devenu le seul cadre à pouvoir circuler dans l’usine.

De même que M. Théry :
Ce qu’il y avait de drôle dans l’usine c’est que c’était drôlement hiérarchisé.
C’est-à-dire?
Entre autres, il y avait la couleur des casques… Il y avait les casques noirs, il y avait les casques verts, il y avait les casques jaunes, il y avait les casques orange…
Ça correspondait à quoi ?
Les casques noirs c’étaient les ingénieurs et les chefs d’atelier, les casques verts c’étaient les chefs de secteur, les casques bleus c’étaient les contremaîtres, voilà c’était tout ça, une hiérarchie.

Lorsque que l’on croisait un employé, on pouvait alors tout de suite connaître sa fonction. Pourtant malgré cette forte séparation hiérarchique, il apparaît qu’Idéal Standard permettait une ascension interne.

Ascension interne
Il apparaît qu’Idéal standard permettait une évolution régulière dans la hiérarchie. Chaque poste possédait plusieurs grades comme en témoigne l’évolution de Mme Jasnowsky :
Oui, au début j’étais ouvrière, après je suis passée première ouvrière puis surveillante.
(…)
Quand l’automatisme est arrivé, c’était terminé. Les hommes ne travaillaient plus sur des machines, il n’y avait plus rien.
Il y avait donc moins de personnes ?
Oui, c’est pour ça qu’au bout de 15 ans, j’ai été reclassée au laboratoire.

Le symbole de cette ascension est sans nul doute M. Zoryk. Entré comme ajusteur P1 en 1955, il devient chef d’atelier en 1972 en ayant gravi successivement les marches de l’organigramme de la société. Il fut d’ailleurs cité en exemple par plusieurs anciens :
Comment fait-on pour passer d’un niveau à l’autre ? C’est votre expérience ?
Dans le travail, vous êtes reconnu par votre responsable.
C’était à quelle fréquence ? Là c’était quasiment la même année…
Oui, je ne suis pas resté longtemps P1 !
Deux mois…
Oui.
Ensuite c’est en 1955 que vous devenez P3, premier ouvrier…
Oui.
Est-ce que le travail change à ce moment-là ?
Oui, parce que vous avez déjà une responsabilité d’équipe. C’est-à-dire qu’on vous envoie, on vous met un ou deux gars et vous vous êtes responsable des deux, pour un travail déterminé.
(…)
Vous passez ensuite, deux ans plus tard, chef d’équipe. Alors là, l’équipe est plus grande, forcément.
Bien sûr, et là je quittais l’atelier central. Parce que ça c’était dans l’atelier central.
(…)
Vous passez contremaître, en 1961…
Toujours pareil, au même endroit.
(…)
Le travail change entre chef d’équipe et contremaître ?
Du tout, il y a plus de responsabilités, c’est tout.
Contremaître, il y a des grades, vous passez B puis C. Et ensuite chef d’atelier…
Chef d’atelier c’est en 1972. Là, j’ai changé, j’étais plus en fonderie.

Cette ascension tend cependant à se limiter à partir de 1968, date à partir de laquelle les effectifs ne cessent de diminuer.

Les conditions de travail

Le secteur de la fonderie est intrinsèquement lié à des conditions de travail particulièrement pénibles. La chaleur, le bruit et la poussière sont des éléments que l’on retrouve tout au long des entretiens.

Chaleur, bruits, poussières…
Même si les conditions de travail dépendaient des secteurs, il apparaît que chacun garde en mémoire une atmosphère lourde et étouffante comme le décrit Mme Jasnowsky lors de son entrée dans l’usine :
Et c’est vrai que quand je suis rentrée monsieur, le bruit, les grincements et la saleté, tout ce que vous voulez. Ça m’a fait un de ces effets… J’ai dit, je tiendrai le coup. Je me suis accrochée.
Vous savez, j’étais plutôt à observer un peu comment ça se passait. Et puis après petit à petit on s’y fait. Avec de la volonté, on travaille.

La chaleur était parfois intenable, certains comme M. Fiore manipulaient de la fonte encore incandescente :
Ah oui, pour attraper la ferraille. Vous savez la fonte, quand elle arrivait dans les moules, c’était 1 300, 1 400 degrés. Quand ça arrivait c’était encore tout rouge quand on cassait des morceaux.

Mais la principale source de nuisance de la fonderie était la poussière. Les ateliers étaient en permanence surchargés de la poussière de sable en suspension comme en témoigne M. Daniska :
Les fonderies de vous à moi c’est à peine si on se voyait. C’était un nuage de poussière… Je ne sais pas combien de gens on a envoyé à l’hôpital ou bien malheureusement au cimetière. Avaler le sable toute la journée, ça silicose…

La silicose est une maladie pulmonaire provoquée par l’inhalation de particules de poussières de silice. C’est la plus ancienne pneumopathie professionnelle reconnue . Mme Patayron qui fut l’infirmière de l’usine durant quatre ans décrit cette maladie comme le véritable fléau d’Idéal Standard :
Là-dessous il y avait des ouvriers qui avaient un masque, mais vous savez, ils en prenaient (NDLR : de la poussière). Et donc, ces gens-là en général, d’un point de vue pulmonaire étaient suivis tous les trois mois. Et dès qu’on dépistait le moindre problème de silicose… Parce que ça c’était le drame d’Idéal Standard. On essayait de les déplacer, de les mettre dans des postes moins dangereux. C’est qu’ils ne voulaient pas.

Ces conditions de travail particulièrement rudes étaient accompagnées de risques réels liés aux accidents du travail.

Accidents du travail

Chaque entretien relate des souvenirs d’accidents plus ou moins dramatiques qui ont eu lieu lors de la période de travail.

Entre brûlures, membres amputés, et accidents mortels certains évènements particulièrement marquants sont évoqués par plusieurs témoins. Mme Patayron était ainsi en lien direct avec l’Hôpital Robert Ballanger :
On a une chaudière qui a explosé, une fois. On a eu trois brûlés en flammes qui sont arrivés à l’infirmerie. J’aime autant vous dire que là, il ne fallait pas s’amuser…
J’étais devenue même amie avec la surveillante des urgences de Ballanger. Nous avions une ambulance, et donc on filait là-bas et puis ils prenaient en charge immédiatement.

Car, de l’avis de tous, les accidents étaient fréquents comme s’en émeut M. Guillemot qui suivait cela de près au sein du comité Hygiène et Sécurité :
C’était une catastrophe ! Vers la fin, il y avait trois ou quatre accidents graves par semaine.
Dus à quoi, aux négligences, aux accidents ?
Les accidents… Des gens qui se faisaient coincer… Un gars une fois qui s’est fait couper une jambe carrément. Il a fallu amputer. Ils travaillaient dans des conditions très difficiles. Il y a un gars qui est mort quelque temps avant la fermeture de l’usine.

Le récit de l’accident arrivé au mari de Mme Jasnowsky fut particulièrement émouvant :
Il travaillait à l’entretien. Il était en train de souder, il était sur une échelle avec son compagnon qui était en bas. Il a commencé à souder mais les ouvriers avaient oublié de fermer un fût. Une étincelle est tombée dans ce fût et le fût a explosé. L’échelle, le tuyau de soudure, tout a pris feu donc il a sauté dans le feu. Il a été brûlé au troisième degré. Alors à l’époque, il avaient des caleçons, ça a collé à sa peau, il a eu toute la jambe droite brûlée, une fracture du bassin, enfin il était bien arrangé…
Donc après ça, il n’a plus travaillé ?
Il n’a pas pu travailler après. Il a fait 6 mois d’hôpital. Il a subi plusieurs greffes, il a été en réanimation à l’hôpital Bichat. Il s’en est sorti… avec quand même beaucoup de séquelles.

Il est aussi particulièrement intéressant de comprendre de quelle manière la perception du danger pouvait se transmettre. Parfois les histoires circulaient entre ouvriers pendant plusieurs années. Ainsi lorsque M. Kebe raconte l’accident d’un salarié chargé de surveiller le grand cubilot, on peut s’interroger quant à la réalité du récit même si il la raconte avec tant de détails et de précisions qu’on a l’impression qu’il y était :
Alors, ça c’est une grande histoire que je vais dire aussi. Ça j’ai pas vu, j’ai entendu. Il y avait un gars qui gardait le cubilot. Alors le mec était là-haut pour voir… Je pense qu’il avait sommeil et qu’il a dormi et il est tombé dedans.
Dans le cubilot ?
Oui.
C’est ce qui se racontait ?
Ça c’est les plus anciens qui étaient embauchés avant moi. Ça je l’avais entendu.
Il ne savait pas jusqu’à ce que ce soit l’heure de casser la croûte. Tout le monde allait à la cantine sauf lui on ne l’a pas vu parce qu’il était tout seul à son poste. Alors on le cherchait on disait qu’il devait être caché à un endroit pour dormir pour aller au toilettes ou ailleurs. Jusqu’à ce qu’ils contrôlent le métal, la fonte. C’est ça qu’ils ont vu quelque chose qui était dans la fonte qui n’était pas normal. Ils ont dit : « Celui qui contrôle là-haut, il est où ? ». Jusqu’à présent on ne sait pas où il est. Il dit voilà il est sûrement tombé dedans…

Des secteurs plus exposés
Certains secteurs étaient plus durs que les autres. C’est le cas de celui des baignoires. La chaleur y était telle que les ouvriers ne travaillaient que par session de 3 à 6 heures comme en témoigne M. Daniska :
Une baignoire, elle était brute. Elle passait l’ébarbage pour être poncée et puis après elle arrivait à l’émaillerie. À l’émaillerie, ils avaient des grands fours. Ils attrapaient la baignoire avec des fourches à 4-5 mètres et ils enfilaient la baignoire pour qu’elle rougisse. Elle montait à 1000-1100 degrés. Puis ils la ressortaient et ils la poudraient avec ce que l’on appelait les émaux. Les émaux c’était la sous-couche de l’émail. Ils faisaient ça avec un tamis. Avec un long manche. Ils faisaient ça tout en étant protégés. D’ailleurs ces gars-là, ils arrivaient à gagner plus qu’un chef d’atelier. Ils ne faisaient que 6 heures par jour, ils buvaient un litre d’eau, deux litres des fois dans les 6h qu’ils faisaient, plus un litre de lait. C’était intenable. Alors là, on n’y allait pas beaucoup, on attendait que la finition se fasse. On avait un petit local de contrôle. Et toutes les pièces passaient par là.

L’autre lieu de l’usine qui revient le plus souvent comme l’un des plus durs était surnommé « le métro ». Il s’agissait d’un tapis roulant qui passait sous la chaîne et qui avait pour fonction de ramener le sable dégradé afin qu’il soit reminéralisé pour être réutilisé pour la fabrication des moules. Voici comment le décrit M. Théry :
C’est-à-dire, les gens qui travaillaient sur les chaînes et surtout ceux qui travaillaient dans ce qu’on appelle le métro. Parce que quand on parlait de décochage, il y a des grilles, il y a un tapis roulant où il y a le sable et les pièces qui sont décochées mais tout ça après ça passe dans un souterrain pour revenir et être recyclé. Et donc quand ça passe dans les souterrains, ça passait sur des bandes caoutchoutés qui étaient sur des tapis roulants mais bien souvent ça bourrait comme on disait. Donc le sable tombait de chaque côté du tapis et il y avait des gens qui étaient là avec leur pelle pour le ramasser et le remettre dessus. C’étaient bien souvent des Maghrébins, des Maliens…
Donc eux ils restaient là toute la journée ?
Quasiment, on les faisait tourner quand même, pour qu’ils soient au balayage sur le haut parce qu’ils n’auraient pas tenu.
C’était surtout la chaleur ?
C’était tout ! La poussière, la chaleur, l’humidité, la crasse… C’était le max !

Mme Patayron souligne d’ailleurs que ceux qui travaillaient dans « le métro » étaient plus suivis que les autres :
Les démouleurs tapaient sur les radiateurs et en dessous, ils appelaient ça le métro. Là-dessous il y avait des ouvriers qui avaient un masque, mais vous savez, ils en prenaient. Et donc, ces gens-là en général, d’un point de vue pulmonaire étaient suivis tous les trois mois. Et dès qu’on dépistait le moindre problème de silicose… Parce que ça c’était le drame d’Idéal Standard. On essayait de les déplacer, de les mettre dans des postes moins dangereux. C’est qu’ils ne voulaient pas.

Le rôle des syndicats

La présence des syndicats dans l’usine ne transparaît pas d’une manière très significative. Outre les deux représentants syndicaux que nous avons rencontrés, seul M. Fiore semble avoir eu un investissement syndical sans pour autant l’avoir particulièrement souhaité.
C’est donc à travers les témoignages de M.Théry représentant de la CGT et de M. Guillemot membre actif de la CFDT que nous avons pu avoir une idée de l’activité syndicale au sein de l’usine.

Lorsque M. Guillemot entre à Idéal Standard en 1969, il évalue ainsi le rapport entre les différents syndicats :
La CFDT est très faible, elle fait entre 15 et 20% à peine. La CGT fait 75% à peu près. Il n’y a que trois syndicats. Il y a la CGC, FO aussi et la CGT se taille la part du lion comme partout à l’époque.

Toujours d’après M. Guillemot, la CFDT appuyait les grèves des travailleurs étrangers :
A la CFDT, on était un syndicat très combatif puisqu’on était issu de mai 1968. On accompagnait, voire déclenchait des grèves essentiellement chez les immigrés. Avec la CGC qui était à l’époque un syndicat de cadre, on était vraiment en position d’adversaire.

Ce qui conduisit à un rapprochement des deux principaux syndicats lors des élections professionnelles :
À la fin, quand l’usine éclate, la CGT fait 37,5, la CFDT fait 37,5% des voix. La CGT et la CFDT sont de force égale dans l’usine après tous ces conflits.

Car c’est surtout au moment de la fermeture que les positions se distinguent nettement comme le souligne M. Théry :
On était collègues, mais on n’avait pas du tout la même vision du syndicalisme mais bon on était collègues… On ne se haranguait pas quand il y a eu des trucs mais au moment de la fermeture de l’usine, on n’avait pas du tout les mêmes positions. Parce que c’est la CGT qui a poussé à l’occupation de l’usine.

À Idéal Standard, les syndicats étaient rarement au démarrage de la grève. Ils suivaient et accompagnaient des conflits qui étaient le plus souvent liés aux salaires et aux conditions de travail.

Conflits et grèves

Pour une partie des personnes interrogées et notamment les cadres, les grèves qu’il décrivent comme particulièrement nombreuses, furent à l’origine de la fermeture de l’usine.
Il est intéressant de noter qu’en revanche les ouvriers évoquent peu de souvenirs de conflits.

Mai 68
Toutes les personnes interrogées (présentes dans l’usine à ce moment-là) se souviennent de 1968. Même si l’usine ferme relativement tard (le 20 mai), les portes ne rouvriront que le 22 juin, soit après plus d’un mois de grève. M. Daniska évoque le blocage :
Quels souvenirs gardez-vous de 1968 à Aulnay ?
La porte fermée.
Combien de temps ?
Ça a duré un bon bout de temps. Je me souviens plus bien. Je sais qu’on a fait une grève où on avait bloqué les trains. Mais je sais plus si c’était au même moment. Là on y avait été en force.
Vous, vous faisiez grève souvent ?
Qu’on fasse grève ou pas grève, il n’y avait plus d’activité… En tant que maîtrise, on été réglé mensuellement, mais les gars qui faisait grève vraiment, les horaires, ils n’étaient pas payés.
En 1968, vous gardez le souvenir d’un conflit assez dur ?
Ah oui ! Parce qu’on était tous les jours dehors. Tous les jours on venait voir les évolutions.
Et vous ne pouviez pas rentrer ?
Ah non. L’usine était bouclée.

De 1970 à 1975
M. Guillemot a retracé une chronologie particulièrement précise des conflits ayant agité l’usine de 1970 jusqu’à la fermeture .
Si l’on s’en réfère à sa chronologie, on relève 46 grèves d’une durée moyenne relativement courte d’un à trois jours. Il s’agit la plupart du temps de débrayages par atelier qui se déclenchent au moment de la paye. Pour les ouvriers, la paye était versée par quinzaine le 7 et le 22 de chaque mois.
Peu de conflits, avant ceux liés à la fermeture, semblent avoir particulièrement marqué les esprits.
Un conflit pourtant est raconté de manière très précise par M. Guillemot et M. Kebe. Il s’agit d’une grève ayant éclaté en avril 1970. Comme le décrit M. Kebe, les conflits éclataient le plus souvent au moment des payes :
La première grève qu’on avait faite, générale à Idéal Standard. Il y avait un Marocain qui n’était pas content de sa paye. Il a été voir son chef d’atelier, il l’a insulté.
Vous savez ce qu’il lui a dit ?
Je sais très bien parce que j’étais là. Ce Marocain était pas content de sa paye et il lui a dit : « Moi il me manque ça », son chef d’atelier lui a répondu : « Ton président de la république marocain, il ne touche pas ce que tu gagnes ». Automatiquement ça ne lui a pas plu, il a pas aimé…. Alors il a commencé à parler à tout le monde et tous les Marocains n’étaient pas contents et nous avec on était pas content. Donc on a bloqué carrément l’usine.

Mais dans ce conflit, le combat qui va prendre le dessus n’est pas celui du salaire mais celui de la dignité comme l’explique M. Guillemot :
Au cours de cet événement-là, ce que voulaient les ouvriers musulmans, c’était que le chef d’atelier s’excuse devant toute l’usine. Ça évidemment, il n’en était pas question pour la direction. C’est donc là qu’ils ont fait venir le consul d’Algérie qui a appelé à la reprise du travail. Il a été hué. Ça ne débouchait pas, finalement le chef d’atelier qui regrettait profondément ce qu’il avait dit car il ne se rendait pas compte. Je le connaissais personnellement, il n’était pas comme ça mais il était brusque parce que lui n’avait pas cette expérience du meneur d’hommes et il a fini par s’excuser publiquement devant la cour noire de monde. Il faut imaginer des milliers de personnes qui étaient là. Il a embrassé le gars qui était là. Ça a été une ovation générale, le travail a repris immédiatement. C’était ce que voulaient les gens.
Combien de temps cela a duré ?
Trois jours.
Trois jours intenses…
Et personne ne comprenait que les ouvriers aient perdu trois jours de grève pour ça.
J’étais déjà en même temps à Lutte Ouvrière, nous sortions un bulletin régulier et nous animions la CFDT avec d’ailleurs des gens qui n’étaient pas Lutte Ouvrière.
Nous avons été les seuls à ce moment-là à dire que les ouvriers s’étaient battus pour leur dignité. Et ça, ça n’a pas été compris du tout.

Les luttes pour la dignité se multiplient à partir des années 1970. On retrouve des cas similaires dans l’automobile, on pense notamment à une grève marquante dans l’usine Citroën d’Aulnay-Sous-Bois qui éclate quelques années plus tard après qu’un chef de secteur eut traité un OS d’esclave.

Les grèves contre la fermeture
Au moment où la fermeture devient officielle, un vent de fronde souffle dans l’usine. Les cadres, qui n’avaient jusqu’alors jamais fait grève, prennent la tête d’un mouvement visant à prouver que l’usine était viable. Une série d’actions est alors mise en place parmi lesquelles deux évènements ressortent des entretiens comme les plus marquants : l’occupation de la DATAR et le Sit In place de la Concorde.

M. Guillemot raconte comment ils ont pu surprendre la vigilance des CRS pour pénétrer dans les locaux de la DATAR :
À la DATAR, on est rentré en force à Paris après une ruse dans le métro. On est rentré à 700 à la DATAR quand même. On a réussi à regrouper 700 personnes suivies par la police depuis Aulnay. On a pris la gare de l’Est, après dans le métro, le divisionnaire nous a demandé où on allait, on a dit le Ministère des Finances. On avait mis des gens avec des banderoles pour rien bien entendu, les CRS ont été là-bas et nous on s’est retrouvé à la DATAR et on est rentré avant les CRS.

Et comment s’est déroulée la principale manifestation qui a conduit au Sit In place de l’Etoile :
La plus grosse manifestation s’est déroulée en septembre, quelques jours avant la fermeture complète parce que pendant ce temps-là on poursuivait des négociations avec des repreneurs. Il y avait des repreneurs qui se présentaient.
Et à cette grande manifestation là, il y a eu la police. Ils avaient déployé les grands moyens boulevard Haussmann (…). Il y avait les CRS qui avaient des boucliers au bout avec des cars qui bloquaient la rue parce qu’ils pensaient qu’on allait aller vers les ministères. C’étaient quand même des costauds, c’était un peu comme à Longwy. Il y avait des gars équipés aussi qui dans les poches avaient des boulons. Les gars de Dôle et tout ça étaient venus avec du matériel. Nous non, mais eux oui. La police devait le savoir, les renseignements généraux devaient le savoir.
Le divisionnaire du coin est venu nous dire : « Vous n’allez pas plus loin ». Et là Roland Spirco qui était le dirigeant de la CFDT dit « Vous porterez la responsabilité des matraquages ». Et à ce moment-là un ouvrier de Dammarie me prend le micro des mains et dit : « Vous avez vu les petits poulets là-bas ? On va les embrocher ! ». Et à ce moment-là tout le cortège s’ébranle, ils sont remontés dans leurs camions et ils se sont tirés.
Ils nous ont rebloqués au pont de l’Alma parce qu’ils ne voulaient pas qu’on traverse la Seine pour aller au ministère et on s’est retrouvé à l’Arc de Triomphe. On a fait un sit-in. On a occupé toute la place. Il y avait une photo dans l’Humanité entière sur le sit-in.

Présentation du panel

Voici un bref rappel de la fonction et de la période de présence à Idéal Standard pour chacune des personnes rencontrées :

M. Lemoine : De 1967 à 1975, il fut d’abord embauché comme contrôleur puis fut intégré au service Méthode. Ses bureaux étaient proches de l’entrée principale de l’usine.

Mme Patayron : Elle fut infirmière à l’usine de 1962 à 1966.

M. Juillard : De 1970 jusqu’à la fermeture, il fut le chef de service « Fusion-Laboratoire-Métallurgie ».

M. Daniska : De 1954 à 1975, il fut contrôleur de fabrication. De 1976 à 1982, il fut ensuite embauché à l’usine de Blanc-Mesnil qui reprit en partie l’activité d’Aulnay.

M. Martigny : De 1951 à 1975, il occupa le poste de dessinateur à Idéal Standard puis devint chef d’atelier tôlerie.

Mme Jasnowsky : Entrée dans l’usine en 1955. Jusqu’en 1970, elle occupa un poste au noyautage en fonderie A, puis de 1970 à la fermeture Mme Jasnowsky fut chargée du spectromètre (contrôle la qualité de la fonte) au laboratoire.

M. Guillemot : De 1969 à 1975, il fut adjoint au chef de fonderie des grosses chaudières en fonderie C, puis au noyautage (1 an) et enfin au contrôle qualité.
A partir de 1970, il fit partie des leaders de la CFDT dans l’usine.

M. Théry: De 1969 à 1977, il fut d’abord au service technique, puis aux accessoires de chaudière en fonderie B. Son bureau était accolé à la fonderie B. Militant CGT, il fut le responsable de l’occupation de l’usine durant 21 mois qui suivirent la fermeture.

M. Kebe : De 1969 à 1974, il travailla d’abord au démoulage en fonderie B, puis au moulage en fonderie B et enfin il fut premier cariste pour les fonderie A, B et C.

M.Fiore : De 1958 à 1975, il fut ouvrier spécialisé en fonderie C.

M. Fofana : Manoeuvre, puis ouvrier qualifié dans la fonderie C. A Idéal de 1966 à 1970.

M. Zoryk : De 1949 (du temps de la CNR) à 1975. D’abord ajusteur outilleur, puis chef d’équipe à l’entretien des machines de la fonderie C, puis contremaître, et enfin chef d’atelier à partir de 1972 à l’atelier central (forge et outillage).

Mme Zoryk : De 1959 à 1975 dans les bureaux proches de l’entrée principale au service production.

M. Hammouti : De 1967 à 1972 il occupe un poste en fonderie B au noyautage

Lire les témoignages dans leur intégralité

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Publié dans : Témoignages

le 6/03/2011, par Elsa Fayner

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