Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Les 3 aveux et les 3 promesses, de Didier Lombard O commentaire

Après la note interne expliquant aux cadres de France Télécom comment répondre à leur entourage et aux clients qui abordent la récente vague de suicides, voici le mail de Didier Lombard, PDG du groupe, envoyé jeudi dernier dans la soirée à « Tous les salariés du Groupe ».

Un message tout simple

Un mail: un mode de communication moins solennel qu’une note interne ou qu’une vidéo sur l’intranet. Un mail tout simple, de surcroît. Son objet s’annonce modestement: « Message de Didier Lombard ». Comme s’il venait d’un collègue. Didier Lombard dit « je », sans précisions, sans titre officiel. Un mail court, sans fioritures, sans formules ampoulées.

Une galère commune

Mais un mail travaillé. Un peu comme un récit épique, puisqu’il s’agit -et Didier Lombard l’annonce dès la première phrase, puis le répète en fin de message- d’une « épreuve ». Il est également question de « réussites », de fierté, d’accomplissement, d' »esprit qui anime », d’édifice à construire.

Un mail travaillé, un peu comme un roman aussi. Dans les pas de « Madame Bovary », le texte commence par un « Nous » qui place chacun, lecteur et narrateur, au même niveau, qui entraîne tout le monde dans l’histoire. En quelques lignes, on dénombre ensuite onze « nous », sans compter les « notre ». Tous dans la même galère. Une histoire commune déjà écrite, qui ne demande qu’à se poursuivre.

Un mail travaillé, un peu comme un poème enfin. D’ailleurs, tout s’y décline par trois. « Madame, Mademoiselle, Monsieur », tout d’abord. Puis le directeur du groupe scande trois aveux qui débutent chacun, en anaphore, par un « comme vous » d’empathie. Chacune des trois phrases est d’ailleurs isolée, comme une strophe, ce qui permet de placer le « comme vous » en valeur. Ce martèlement, cette incantation, se trouvent relayés par trois « ensemble » et par un « collectivement ». Là encore, l’effet est celui de la litanie qui entraîne, qui appelle au ralliement. Un mythe se construit. On est dans une poésie de l’abstrait, de l’intemporel. « Drame », « désarroi », « épreuve », « efforts », fierté: le vocabulaire, les thématiques sont de toutes époques. Et seul « le groupe » est mentionné. Ni « l’entreprise », ni « France Télécom », ni la marque « Orange » n’apparaissent. Trop peu poétiques sans doute.

Une souffrance commune… pour l’image de entreprise

Trois préoccupations défilent de cette manière. Les suicides, d’abord, qui ne sont plus une « mode » mais des « drames qui nous touchent ». Là, Didier Lombard est certain de toucher juste. Mais il ne s’appesantit pas. Il enchaîne directement sur l’image de l’entreprise: « Comme vous, je suis triste de l’image malmenée de notre groupe », « qui ne fait pas justice à nos réussites, à nos immenses efforts ». Après s’être associé aux salariés en se disant « bouleversé » par les suicides, ce qui est censé emporter leur adhésion, le PDG s’aventure sur un terrain moins consensuel. C’est la force de l’anaphore: vous avez adhérez à la première strophe, puisque la deuxième commence de la même manière (« Comme vous »), vous allez y adhérer aussi. Forcément. D’autant plus si je vous dis que je pense « comme vous »: ça veut dire que vous pensez comme moi.

C’est d’ailleurs le tournant du message. Presque à sa moitié parfaite: à la septième ligne sur quinze. Finies les plaintes, on passe à l’offensive, il s’agit de remotiver les troupes (lire à ce propos France Télécom: “Comme chez les militaires, la direction effectue des manoeuvres »). Le troisième point est sans équivoque: « Comme vous, je veux continuer d’être fier de ce que nous avons accompli et de ce que nous accomplirons encore. »

On commence à s’éloigner du mythe, le vocabulaire se rapproche de celui de l’entreprise et du management. C’est l’objet du dernier paragraphe.

Un appel à l’action

Là, Didier Lombard fait trois promesses, qui débutent encore en anapahore par un « Nous ». Mais, cette fois-ci, le discours n’est plus mis en page comme dans un poème, strophe par strophe, les trois promesses se succèdent dans un même paragraphe. Retour au discours de tout les jours, au temps de l’action. Redescente au concret. Et réponse point par point au trois aveux.

« Nous allons tirer les leçons de cette épreuve ensemble. Nous allons nous mobiliser pour préserver la valeur de notre travail. Nous allons continuer de construire l’édifice qui fait de nous un acteur majeur sur le marché mondial des télécommunications ». Autrement dit: tirer les leçons des suicides, se mobiliser pour redorer l’image de l’entreprise (joliment euphémisée en « préserver la valeur de notre travail »), et continuer à bosser.

Avant de conclure, toujours positif : « Nous réussirons. Ensemble. » Yes, we can.

Elsa Fayner

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Publié dans : Actualité | Au bureau | Entreprises | France Télécom

le 22/09/2009, par Elsa Fayner

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