Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Le vigile n’est là que l’après-midi, tout le monde le sait » 4 commentaires

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière. Nouveau témoignage.

Ce matin en visite périodique, je reçois Fatima, que je connais depuis quelques années, je me souviens d’elle comme d’une femme toujours joyeuse, minimisant ses problèmes de vie professionnelle comme privée, et pourtant à 45 ans sa vie n’est pas facile : après un divorce, elle est actuellement seule avec deux garçons adolescents. Cela fait 18 ans qu’elle travaille dans un supermarché hard discounter. Elle a été embauchée comme employée libre service-caissière. Grâce à son travail elle a pu obtenir un poste de responsable il y a 2 ans. « J’ai tout donné pour y arriver » dit-elle.

Ce matin, au premier regard, je vois que quelque chose ne va pas. Elle a perdu son beau sourire, elle est triste, et amaigrie. Lorsque je lui demande comment elle va, un « très mal » jaillit de sa bouche. Elle s’assoit ou plutôt se laisse lourdement tombée sur la chaise, les yeux perdus dans le vague.

Je la laisse quelques instants puis je romps un silence devenu pesant. Elle me dit alors « c’est inadmissible, docteur, c’est inadmissible ». Je lui demande ce qu’il se passe. Elle me raconte alors avoir été agressée il y a une quinzaine de jours. Elle me dit qu’un jeune garçon, après l’avoir copieusement insultée -elle ne peut répéter les mots prononcés tant ils lui font encore mal- s’est jeté à son cou tentant de lui arracher son collier. « Le seul bien qui me reste de ma mère » s’empresse-t-elle d’ajouter en sanglotant. Mais le collier n’a pas cédé -« c’est ma mère qui a résisté »- et Fatima me montre une plaie au cou qui cicatrise avec difficulté.

Elle m’explique que bien sûr ce matin là il n’y avait pas de vigile. « Ca coûte trop cher, le vigile n’est là que l’après-midi, tout le monde le sait, alors ils nous agressent le matin, l’après-midi c’est calme ». « C’est insupportable, j’ai des enfants de leur âge , j’ai des petits frères, c’est pas possible de se laisser insulter et maltraiter par des gamins et puis on a tous peur. Moi je suis la chef, il faut que je tienne pour les filles. Elles ne vont plus seules à la gare, on se débrouille pour être au moins deux. Le plus souvent comme j’ai une voiture je les dépose à la gare. Mais ma voiture a été taguée, une fois ils m’ont même crevé mes pneus. Nos responsables s’en fichent. Ils rigolent quand on leur dit qu’on a peur. Ils refusent d’installer une caméra, trop chère, qu’on ait un vigile toute la journée, trop cher… Je viens avec la peur au ventre, j’ai peur tout le temps, c’est plus possible… »

Je l’interroge sur ce qui s’est passé après cet incident. Y-a-t-il eu une déclaration d’accident du travail ? « Non ». Une prise en charge psychologique? « Non » Rien, il ne s’est rien passé. Le responsable ne s’est même pas déplacé, le lendemain. Il a téléphoné au magasin « pas pour prendre de mes nouvelles, cela ne l’intéresse pas, mais pour savoir si j’étais là. Il avait peur que je me mette en arrêt de travail, ça l’aurait embêté pour le magasin. Il n’y a que son chiffre qui le passionne. »

« Le chef m’a dit de ne surtout pas les provoquer, de laisser faire. Mais moi je ne peux pas laisser faire, c’est mon travail qui est en jeu: si le chiffre du magasin baisse à cause des vols, le chef a dit que l’enseigne fermerait le magasin. Plus assez rentable… Qu’est ce qu’il faut faire, docteur ? Ils ne respectent rien. Un de ces gosses m’a dit  »je vole dans ce magasin depuis que je suis tout petit, alors je continuerai et toi tu n’as qu’à t’écraser ». Ce qui me fait le plus mal c’est, quand je suis en caisse, de ne plus pouvoir les regarder: si nos regards se croisent ils disent que je les provoque. Je baisse la tête et pourtant j’ai envie de les claquer, comme si c’était mes enfants… C’est toujours la même bande qui vient nous narguer. On appelle la police, elle ne se déplace plus. Les voisins sont dans le même état, tout le monde vit la même chose, tout le monde a peur.Alors tout le monde se tait et laisse faire. Mais moi je ne peux plus tenir. Bien sûr que j’ai envie de partir mais, à mon âge, je ne retrouverai rien. Et puis j’ai besoin d’argent, je suis seule avec mes deux enfants, il y a beaucoup de salariés qui démissionnent, mais moi je ne peux pas. »

Devant le tableau de souffrance de cette femme, je décide de la mettre en inaptitude temporaire et de la diriger vers son médecin traitant pour une prise en charge, mais après? Bien sûr que je ferai une nouvelle et énième étude de poste avec un courrier à l’entreprise qui restera comme les précédents sans doute sans réponse. Que faire ? Fatima l’a exprimé à plusieurs reprises: « tout le monde sait ».

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Publié dans : Au magasin | Témoignages

le 25/08/2011, par Elsa Fayner

4 commentaires

  • cuvillier richard dit :

    voilà un billet bien maigre,cela ne dit rien, si ce n’est que ce qui rend malade surtout cet dame(fatima ben voyons) c’est de s’imaginer qu’elle doit dénoncer les voleurs dans son hard hyper discount pour sauver son job,quelle misère, se raconter beaucoup d’histoires moches qui vous arrive pour se donner l’illusion d’exister un peu, attendre de la compassion et de la « solidarité » en bêlant…

  • Delcuse dit :

    Fatima, vous avez oublié que le voleur, c’est votre patron, qui vous exploite jusqu’à ce que vous en mourriez. Il y a du vol dans les magasins ? Et alors ? Au prix où est la bouffe, on fait quoi ? Se laisser crever de faim pour le bonheur de votre saloperie de patron ?

  • Caroline dit :

    Le vol en magasin : la fameuse démarque inconnue.

    Pour la lutte contre la démarque inconnue, mon entreprise a embauché une société chargée de venir incognito dans nos magasins pour voler des produits et ensuite venir nous dire pourquoi ils ont réussi à nous voler. Conclusion, ce n’est pas parce qu’il manque un vigile, mais parce-que nous ne sommes pas assez attentives à ce qui se passe autour de nous ! Un comble ! S’il y a des vols c’est de notre faute ! Je travaille dans une grande parapharmacie où les insultes et les agressions sont notre lot quotidien. Malheureusement la société embauchée n’est jamais là quand il s’agit de nous accompagner au commissariat pour aller porter plainte après l’agression physique d’une collègue !

  • Chantal dit :

    Que faire lorsqu’on a bien des raisons d’avoir peur et qu’on se rend au travail à reculons ? Comment ne pas se laisser envahir, submerger ? A qui faire appel ?
    Je n’ai, bien sûr, pas une idée précise de ce qu’il se passe dans le magasin où travaille Fatima mais il me semble que la peur est une des causes de son mal-être.
    Entre celle des incivilités, provocations, insultes, agressions des jeunes (quelques-uns, la majorité d’entre eux ?) et celle utilisée par l’employeur, pas concerné par les difficultés de son personnel, menaçant de mettre la clé sous la porte si le chiffre baisse.
    Depuis peu, j’expérimente l’intérêt de prendre soin de soi, de se respecter, se faire confiance et ainsi je donne aux autres l’exemple à suivre. Peut-être que cela pourrait aider Fatima et ses collègues.
    Je suis surprise de la violence du premier commentaire.

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