Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Le temps partiel permet aux femmes de cumuler plusieurs emplois quand elles le veulent: info ou intox? 1 commentaire

Travailler plus pour gagner plus? La France qui se lève tôt aurait-elle plus de chances de voir son pouvoir d’achat augmenter? C’est la question que je me suis posée, début 2007, en partant pour un reportage de trois mois, en immersion dans le quotidien des travailleurs précaires. J’ai ainsi travaillé comme télévendeuse en interim, serveuse à la boutique suédoise d’Ikéa en CDD à temps partiel, et comme employée d’étage dans un hôtel quatre étoiles. Ca a donné lieu à un livre Et pourtant, je me suis levée tôt… Extrait du chapitre consacré au cumul des temps partiels, pour espérer gagner un peu plus. Mais est-ce toujours possible?

Chez Ikéa, il paraît que je suis le « joker » de l’équipe. Je dois pouvoir aider chacun quand il en a besoin, le remplacer, le dépanner en cas d’afflux de clients, notamment durant les vacances scolaires.

17% de temps partiel

Pour un salaire de temps complet, deux temps partiels permettent de mobiliser quatre bras au lieu de deux. Il y a moins de risques qu’ils tombent tous malades en même temps. Et cela donne plus de possibilités d’allonger leur durée de travail (le temps plein a beau être modulable, il ne peut dépasser certaines limites, autour de 40h par semaine). Surtout, les quatre bras peuvent travailler de concert, aux heures de pointe.
Il faut dire aussi que les cotisations sociales ont été allégées, entre 1992 et 2000, pour les entreprises qui embauchaient à temps partiel. La grande distribution, l’hôtellerie-restauration, les services aux entreprises ont alors recruté massivement à mi-temps. Plus largement, depuis le début des années 80, le recours au travail à temps partiel a considérablement augmenté. En France, on est passé de 1,6 millions d’actifs à temps partiel en 1980 à près de 4 millions en 2002 . Le travail à temps partiel est particulièrement répandu dans le secteur marchand et domestique (la moitié des agents de nettoyage et des caissières), dans la grande distribution (un quart des 300 000 salariés), et dans le secteur de l’aide à domicile (80% des 100 000 salariés) . En 2005, on compte au total 17% de temps partiel dans l’emploi total : 31% chez les femmes et 6% chez les hommes. Résultat : huit travailleurs à temps partiel sur dix sont des femmes.

Des employées pluriactives

Peut-on, dans ces cas-là, cumuler deux emplois, voire plus ? En 2005, 5% de la population salariée française, plus d’un million de personnes, exerce plusieurs professions ou bien exerce une même profession pour plusieurs employeurs. Le nombre de ces salariés « pluriactifs » a augmenté plus rapidement que l’ensemble de la population salariée, dépassant le million en 2005. Parmi eux, sept sur dix ont une profession mais plusieurs employeurs. La pluriactivité s’accompagne alors d’une faible durée de travail et de bas salaires. Les salariés dans cette situation sont très majoritairement des femmes, généralement peu diplômées: la moitié de ces salariés n’a pas dépassé le BEPC et un quart seulement a obtenu le baccalauréat ou plus. Les trois quarts d’entre elles sont assistantes maternelles, gardiennes d’enfants, aides ménagères, aides à domicile, ou femmes de ménage chez des particuliers .

Cumuler plusieurs temps partiels?

Mais comment cumuler plusieurs activités ? J’avais déposé à mon arrivée à Lille une candidature spontanée dans une entreprise de nettoyage de bureaux, qui me rappelle au moment où je débute chez Ikéa. Rendez-vous est pris. L’un des six managers est un nouveau et il s’est plongé dans la pile de candidatures déposées ces derniers mois.

Il cherche à se constituer un « vivier » d’ « agents de service », puisqu’on ne parle plus de « personnel d’entretien » dans l’entreprise. L’idée est de faire travailler les trois cent quatre-vingt salariés en polyvalence, de diversifier les activités : nettoyage, déménagement, peinture, recyclage de cartons, etc. Le manager est donc à la recherche d’étudiants, et de travailleurs qui ont besoin d’un complément de salaire. Pour le moment, il a surtout besoin quelqu’un pour compléter en CDD une équipe de trois, qui nettoie des bureaux dans la banlieue sud, le matin, avant l’arrivée des salariés.

Le travail commence demain. De 5h à 8h15. Payé 8,27euros de l’heure, le Smic horaire. Je demande si le salaire n’est pas plus élevé de nuit. « Si, bien sûr, me répond le manager, mais la nuit, c’est de 21h à 5h ». En attendant, le premier métro n’arrive à destination qu’à 5h30 passées, comme le premier bus. Je ne peux pas venir à pied. Trouver un vélo bon marché d’ici demain, sachant que je travaille cet après-midi, me paraît difficile. Et je me suis renseignée auprès d’un chauffeur de taxi : ce sera 20euros la course. J’explique au manager que je risque d’avoir du mal à venir. Une autre idée lui vient alors. Une employée qui travaille à Tourcoing prend ses congés la semaine prochaine, et je pourrais la remplacer. Elle fait le ménage dans cinq entreprises. Son emploi du temps : de 11h30 à 13h30 mercredi, de 9h45 à 13h15 jeudi, de 8 à 11h30 vendredi, et de 12h à 13h30 samedi. Elle travaille seule et se déplace à pied ou en transports en commun.

Tant qu’il est dans le classeur des plannings, le manager m’en montre d’autres, la plupart très éclatés. « Nous n’avons pas le droit de faire travailler quelqu’un sur plus de cinq chantiers. Et pas plus de 35 heures », m’explique-t-il, « Mais nous le faisons quand même, et nous payons en primes. Certaines employées travaillent aussi pour d’autres entreprises sans nous le dire. Jusqu’à 200-300 heures par mois. Elles se font beaucoup d’argent, vous savez ».

Pour l’instant, mon emploi du temps chez Ikéa ne colle pas du tout avec ce qu’il me propose. Et pour les semaines suivantes, me demande-t-il ? Je suis incapable de lui répondre, mon planning varie tous les quinze jours.

Des temps partiels rarement choisis

Peut-être qu’Ikéa va me proposer un autre emploi, en complément, de toute façon. Lors du recrutement, on m’a parlé d’éventuels contrats complémentaires dans la maison, sur d’autres postes. Mais, durant le premier mois du CDD, je ne vois rien venir. En attendant, avec un temps partiel de vingt heures par semaine, chez le vendeur de meubles, le salaire ne dépasse pas 740 euros brut par mois. L’heure est payée au salaire minimum.

Le travail à temps partiel est d’ailleurs particulièrement fréquent pour les salariés au Smic : il concerne près d’un salarié sur trois . Ainsi, un quart des salariés à temps partiel touche une rémunération mensuelle nette inférieure à 480 euros et la moitié à 750 euros . À titre comparatif, le montant du RMI pour une personne seule sans enfants est de 440 euros, depuis le 1er janvier 2007. Et de 661 euros pour une personne seule avec un enfant ou un couple sans enfant.
De manière générale, les travailleurs à temps partiel « imposé à l’embauche » appartiennent à des ménages disposant de faibles revenus : pour 41% d’entre eux, le revenu global est inférieur à 1 500 euros, ce qui est le cas de 13% des temps partiels « choisis pour les enfants » et de 19% des temps complets.

Car il faut distinguer deux logiques sociales fondamentalement différentes qui mènent au temps partiel. La première, devenue minoritaire, est celle du « travail à temps réduit », c’est-à-dire d’une transformation du contrat de travail du temps plein vers le temps partiel à l’initiative du salarié. Il s’agit là d’un aménagement du temps de travail volontaire et réversible. Les statisticiens parlent de « temps partiel choisi » (« pour les enfants », ou « pour d’autres raisons »). La seconde est celle de l’ « emploi partiel », c’est-à-dire des créations d’emploi à temps partiel à l’initiative de l’employeur, en dehors ou contre la volonté des salariés. On parle alors de « temps partiel imposé à l’embauche ». En 1998, sept temps partiels sur dix étaient « imposés à l’embauche ». Pour autant, certains salariés recrutés de la sorte ne souhaitent pas travailler davantage. La même année, au total, quatre salariés à temps partiel sur dix souhaitaient travailler plus longtemps. On parle alors de « temps partiel contraint ».
Plus précisément, quatre salariés à temps partiel sur dix se sont vus imposer à la fois le temps partiel en tant que forme d’emploi et la répartition de leurs horaires . À l’opposé, pour trois sur dix, le temps partiel représente une véritable forme d’aménagement du temps de travail : ils ont pu choisir de travailler à temps partiel, et décider de la répartition de leurs heures de travail. En outre, un tiers des salariés à temps partiel « imposé à l’embauche » ont des durées de travail différentes d’un mois à l’autre, et un tiers connaissent leurs horaires moins d’un mois à l’avance . Moins de la moitié des salariés à temps partiel « imposé à l’embauche » peuvent choisir les dates de leurs vacances, et 17% peuvent s’absenter du travail sans difficulté. De même, les femmes embauchées à temps partiel effectuent plus souvent des heures complémentaires ; elles en font aussi plus que les femmes à temps complet ne font d’heures supplémentaires.

Des plannings aléatoires perturbants

« Plus encore que l’élasticité du temps de travail, c’est surtout son aspect aléatoire ou peu anticipé qui devient un casse-tête quasi insurmontable [pour les salariés] », constate l’Anact . Or, la perturbation de l’équilibre personnel a des conséquences sur l’entreprise, qui accueille, dans ce cas, des salariés moins investis et moins disponibles pendant leur temps de travail. Selon une étude réalisée par le Céreq auprès de salariés de l’hôtellerie-restauration, plus les plannings sont stables et connus à l’avance, plus ils sont facilement acceptés par les salariés qui peuvent prendre, si besoin est, des dispositions pour leur organisation personnelle. Plus les emplois du temps sont communiqués tôt aux salariés, moins l’employeur se trouve confronté à des problèmes d’absentéisme et de retards

De – en – de passages de temps partiel à temps plein

Au moins pourrait-on se dire que le temps partiel constitue un passage transitoire, un temps d’insertion pour des jeunes femmes peu qualifiées, puisque quatre salariés à temps partiel sur dix ont moins de 35 ans. Pourtant, dans nombre de cas, ce temps partiel contraint perdure car il se situe dans des secteurs où il représente une forme de gestion permanente de la main-d’œuvre (commerce, nettoyage…).

La probabilité de passage d’un emploi à temps partiel à un emploi à temps plein n’a cessé de se réduire pour ceux, et surtout pour celles, qui ont démarré leur carrière professionnelle par un emploi à temps partiel : une femme ayant débuté à temps partiel entre 1976 et 1980 avait 63 % de chances d’être employée à temps complet cinq ans plus tard, alors qu’elle n’en avait plus que 49 % en ayant débuté entre 1991 et 1992.

De ce fait, la carrière salariale est limitée, les droits sociaux ouverts par l’emploi sont parfois inexistants (accès à la formation continue, complémentaire santé, compte d’épargne temps), ou faibles (retraite ou assurance chômage).

Une question se pose à cette occasion : cette forme d’emploi ne va-t-elle pas creuser l’écart des retraites entre hommes et femmes ? Certes, le Code du travail précise que « les salariés à temps partiel qui souhaitent occuper ou reprendre un emploi à temps complet dans le même établissement ou, à défaut, dans la même entreprise, ont priorité pour l’attribution d’un emploi ressortissant de leur catégorie professionnelle ou d’un emploi équivalent ». Toutefois, il ne semble pas que cette possibilité soit fréquemment mise en œuvre .

Elsa Fayner

Pour démonter les bobards

D’autres bobards demeurent

  • Bobard n°2 – « Les chômeurs ne veulent pas travailler »
  • Bobard n°3 – « Les services à la personne vont créer 500 000 emplois »
  • Bobard n°4 – « La France est gagnante dans la mondialisation »
  • Bobard n°5 – « Réduire le nombre de fonctionnaires permet de faire des économies » (nombre de fonctionnaires, etc)
  • Bobard n°6 – « Il faut des stock-options pour tous »
  • Bobard n°7 – « Privatisée, l’entreprise se développera »
  • Bobard n°8 – « Les jeunes sont démotivés au travail »
  • Bobard n°9 – « La solution au chômage: que chacun crée son entreprise » (dur de créer une entreprise, auto-entrepreneurs, free-lance)
  • Bobard n°10 – « Trop de charges en France » (dur d’embaucher, dur de licencier,Licenciements: le boom des ruptures à l’amiable)
  • Bobard n°11 – « L’entreprise doit grossir pour ne pas mourir » (témoignages en ETI)
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Publié dans : 35h, retraites: temps de travail | Actualité | Bobards | Marché du travail

le 5/05/2011, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • temps dit :

    Antisocial est le seul mot qui me vient à l’esprit pour nommer le temps partiel suite à la lecture de ce témoignage.
    Cordialement

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