Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Le mari d’une femme de service s’est suicidé » O commentaire

mainkiecritChronique de Marie-José Hubaud, qui était médecin du travail, auteure du très beau livre “Des hommes à la peine” (La Découverte, octobre 2008).

Un matin, la secrétaire de la maison de convalescence m’appelle, « voilà il y a eu un gros problème la semaine dernière, je ne sais pas si vous êtes au courant, le mari d’une femme de service s’est suicidé, il s’est pendu à une poutre du toit de la terrasse, c’est elle qui l’a trouvé en rentrant du travail. Elle reprend le travail aujourd’hui, est-ce que vous pouvez la voir ? » Je dis O.K, en fin de matinée.
Elle est toute menue, tout de noir vêtue, elle n’a pas l’air de savoir pourquoi elle est là. Elle est là et elle est absente…
Je parle un peu, elle me regarde, les mots sont passés au-dessus de sa tête. Je me tais, le silence s’installe, elle me fixe d’un regard incrédule, le visage figé… J’essaie de savoir si elle est entourée, si elle arrive à dormir, si elle a vu son médecin… Elle fait « oui » de la tête, c’est tout.
On entend des gamins qui jouent au ballon dehors, quelqu’un les interpelle. Je me lève, je vais à la fenêtre qui surplombe la petite place, cinq voitures pas plus et deux énormes marronniers où se rassemblent les oiseaux. Les pigeons sont bruyants, le soleil ricoche sur les pare-brises. Je lui dis de venir voir, elle se lève de sa chaise dans un réflexe de curiosité qui me rassure. Deux gamins viennent de découvrir la vieille 404 qui ne bouge jamais de là, elle est constellée de merdes de pigeons. Ils n’en croient pas leurs yeux, ils se plient en deux de rire, puis l’un deux tape dans le ballon qui atterrit dans le jardin voisin, sur les dahlias mauves exactement, les gamins partent en courant.
Elle se tourne vers moi et s’effondre en pleurant dans mes bras. Je la console comme je peux… Tout d’un coup, elle s’écarte en s’essuyant les yeux, je lui demande si elle veut qu’on parle un peu. Elle fait non de la tête, je lui propose de revenir dans quelques jours. Elle est d’accord.
Elle est donc revenue à plusieurs reprises, elle ne parlait pas beaucoup, moi non plus, on passait un petit moment devant la fenêtre à regarder les marronniers et la vieille 404 couverte de merdes de pigeons, et puis elle s’en allait.
J’avais le sentiment qu’elle voulait que je comprenne quelque chose qu’elle ne pouvait pas me dire. La dernière fois, elle portait une veste d’un jaune orangé très doux, elle avait dit que ça allait…
J’ai compris qu’elle n’en voulait plus au mort de lui avoir fait ce coup-là, le voir se balancer au bout d’une corde, quand elle était entrée dans sa maison.

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Publié dans : Témoignages

le 15/05/2009, par Elsa Fayner

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