Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Le blues du businessman O commentaire

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Illustration Claire Laffargue / http://laffargue.illu.free.fr

« C’est le silence qui se remarque le plus,
Les volets roulants tous descendus,
De l’herbe ancienne dans les bacs à fleur sur les balcons,
On doit être hors saison ».

De retour de son CE calamiteux, Innocent LESMAINSPLEINES écoute dans sa voiture, le chanteur d’Astaffort évoquer le désamour et le spleen du temps qui s’écoule lentement, de l’amour passé et qui ne revient pas.

Comme interpelé par les paroles, sur un coup de tête, il décide de prendre la route de la mer. Ce chemin maritime le conduit, dans un petit hôtel d’une station balnéaire, en cette nuit de fin d’hiver.

Le lendemain, seul, marchant sur le bord de plage, il compte sur cette escapade impromptue et qui ne lui ressemble guère, pour prendre un  recul bien nécessaire et comprendre ce qui lui est arrivé la veille.

Jusqu’à présent sa vie avait été toute tracée et cette désillusion sonnait comme un signal d’alarme. Il avait 40 ans et brillait tel un modèle de réussite aux yeux de la communauté. Issu du rang, mais doué et travailleur, il était sorti des meilleures écoles. Il avait été remarqué précocement et avait gravi les échelons de la carrière, un à un, mais insensiblement, sans le moindre accident et sans se poser d’autres questions, que s’interroger sur la prochaine mission qu’on lui confierait.

Quii était il vraiment ? Tout avait bien marché en apparence, mais en fait, avait il mené sa vie ou était ce la vie qui l’avait mené, et depuis la veille peut-être mal mené, dans ce chemin tout tracé ?

« J’ai plus envie d’me battre, j’ai plus envie d’courir. Comme tous ces automates, qui bâtissent des empires, que le vent peut détruire…comme des châteaux de cartes »…Ces mots et cette mélodie franco québequoises traversant les années comme l’étendue marine s’ouvrant devant lui à cet instant, l’envahissaient comme la marée montante.

Force était de constater qu’il avait toujours fait ce qu’il fallait faire et que ça lui avait plutôt bien réussi jusqu’à présent. Certes, ce qu’il avait eu à exécuter n’avait pas toujours été reluisant, voire parfois moralement répugnant, mais avec le temps, on s’accommode…

Pour la première fois, il avait fait ce qu’il avait choisi de faire, envers et contre tous. D’une certaine manière, il avait remarquablement réussi aussi : sauver 600 emplois et en créer 100 ! Et pourtant, cette fois-ci, le regard des autres, non seulement ne le reconnaissait plus, mais sonnait presque comme un glas. Maintenant que pour la première fois, il n’en avait fait « qu’à sa tête » dans l’intérêt général, il recueillait la réprobation et non plus les éloges.  Autour de lui, tout le monde semblait chanter : « qu’est ce qui fait, qu’est ce qu’il a, qui c’est celui la ». Et lui, avec l’incompréhension de  sa naïveté, souffrait du : « ça emmerde les gens quand on fait pas comme eux ».

Gambergeant ainsi le long de la grève, il réalisait qu’il était depuis toujours sujet au regard des autres. Et faute d’approbation explicite de ses actes, il avait perdu confiance en lui. Se complaisant depuis ses études dans le respect des schémas rassurants de la norme, son seul mérite avait été de toujours scrupuleusement mettre en œuvre les décisions convenues. Et maintenant que pour la première fois, il avait initié et mené SA politique avec succès, il se sentait soudain hors norme : et pour cause !

Il apprenait tout simplement à grandir.

Jusqu’à présent, renforcé dans la croyance que c’est « la fonction qui fait l’homme », il n’avait jamais éprouvé de problème de conscience à faire ce qu’il devait faire. Mais pour la première fois de sa vie, il avait jugé en son âme et conscience de ce qu’il était bon de faire et avait mené son action jusqu’au bout. Pour la première fois de sa vie, certes au prix de l’incompréhension immédiate, il avait été « l’homme qui incarne la fonction ». A bien y réfléchir, porté par les vents marins et iodés d’un hors saison bien calme, il en éprouvait une sérénité soudaine, le dégoût faisant place à une douce fierté.

Cette longue promenade solitaire lui avait été bénéfique. Il s’en était fallu de cette retraite pour qu’il apprenne à se débarrasser de ce qu’il avait laissé faire de lui-même et entreprendre enfin à devenir lui-même. Moins qu’un problème de confiance, il prenait, comme à l’aube d’une ère nouvelle,  la mesure et la conscience de son identité. C’est ainsi qu’il était lui-même et c’est en étant ainsi, qu’il ferait le meilleur patron qui soit. Il apprenait à grandir en lucidité et sentait monter en lui comme un formidable sentiment de liberté.

Et dans la voiture qui le soir le reconduisait à l’usine, il se prenait à fredonner :

« Pour moi la vie va commencer
En revenant dans ce pays
Là où le soleil et le vent
Là où mes amis mes parents
Avaient gardé mon coeur d’enfant

Pour moi la vie va commencer
Et mon passé sort de l’oubli
Foulant le sol de ma prairie
Chevauchant avec mes amis
Pour moi la vie va commencer »

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Publié dans : Témoignages

le 11/04/2010, par Elsa Fayner

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