Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

La désastreuse pression de la rentabilité sur un gardien de foyer 1 commentaire

MainKiEcritMarielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière. Nouveau témoignage.

J’ai vu ce matin Bernard âgé de 45 ans en visite de pré reprise. Il est gardien dans une association de foyers logements depuis 1990. A cette époque, la mission de l’association était de loger des adultes en grande précarité.

A présent il s’agit de faire en sorte que les logements ne soient jamais vides. Il faut rentabiliser au maximum. Les profils des locataires ont changé aussi puisque ce sont désormais des entreprises qui louent des appartements pour leurs salariés.

Multitâche

Son travail est varié : ménage, entretien des espaces verts, sortie des poubelles et des encombrants, remise en état des appartements entre un départ et une arrivée, gestion des locataires parfois compliqués, travail administratif….Pour l’aider, il a toujours eu une assistante.

Mais voilà, il y a cinq ans, sa direction lui enlève sans explication son bras droit qui serait apparemment plus utile sur un site plus grand.

Seul pour tout faire

Bernard reste seul pour tout faire. Sa femme l’aide, mais « ses conditions de travail se sont dégradées depuis ce moment », sanglote-il. Il parle beaucoup de ses difficultés avec les nouvelles technologies et les logiciels qui changent en permanence… Il se sent nul.

De plus, il explique avoir un appartement de fonction dans lequel lui et sa famille se trouve bien. Mais en 2014, son responsable lui annonce que l’immeuble va être rénové et qu’il doit déménager. Il essaie de négocier. Il pourrait rester sur le site et suivre les travaux mais sa direction ne veut rien entendre. Il n’en aurait pas les compétences… Il doit partir. Il vit cela douloureusement, il éprouve un sentiment d’injustice, de non reconnaissance.

Mal logé

Il explique être désormais très mal logé : appartement encaissé, au ras de la rue (régulièrement des passants s’assoient sur ses rebords de fenêtres, qui comportent des grilles), beaucoup de bruit, la loge est minuscule, accolée à son appartement…

Il dit ne pas pouvoir tout faire,  on lui en demande trop. Il parle de la politique du chiffre de son entreprise. La rentabilité doit être maximum. Il ne parvient plus à effectuer un travail de qualité, cela lui est insupportable. Il s’en plaint à ses supérieurs qui lui expliquent qu’il n’a plus le profil de l’entreprise, qu’il ne correspond plus aux attentes…

Trop vieux, incapable de s’adapter

En décembre 2015, son responsable lui demande de remettre en état un appartement. Le locataire part le soir et le suivant arrive le lendemain matin. Bernard tente d’expliquer que cela n’est pas possible… On lui répond qu’il est trop vieux, incapable de s’adapter. Il est déstabilisé, surviennent des poussées de psoriasis sur tout le corps que depuis il n’arrive pas à stabiliser. Il ne dort plus, pleure, a des idées suicidaires.

Il consulte son médecin traitant, qui le dirige vers un psychiatre. Bernard refuse. Il répète qu’il n’est pas fou. Il accepte de prendre les médicaments anti dépresseurs prescrits par son médecin. Il veut reprendre son travail, parle avec bienveillance des locataires qui ont besoin de lui… Mais convient avec moi qu’il n’est pas en état.

Anti dépresseurs

Bernard présente toujours un syndrome anxio dépressif qui nécessite la poursuite de son traitement et la prolongation de son arrêt de travail.

Je l’encourage à consulter un psychiatre qui évaluera son traitement médicamenteux et le dirige vers une consultation de souffrance au travail puis je le verrai à nouveau dans quelques semaines pour me prononcer sur son aptitude à reprendre ou non son travail.

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Publié dans : Témoignages

le 10/07/2016, par Rozenn Le Saint

1 commentaire

  • Le Monolecte dit :

    Deux choses : ce gars n’a aucun problème d’aptitude au travail. Son entreprise pratique délibérément du harcèlement moral selon les méthodes bien connues des objectifs intenables avec des moyens diminués. Et bien sûr, le dénigrement systématiquement. Bref, il faut traîner ses gredins en justice.

    Mais plus important : la dérive même des objectifs de l’entreprise. Une fois de plus, on passe d’une finalité sociale (loger les très précaires) à l’absolu de la rentabilité maximum, à savoir le maximum de locataires solvables avec le minimum de moyens engagés.
    Un gars avec 25 ans d’ancienneté est un gars à éjecter (« par la porte ou la fenêtre », pour reprendre la sinistre plaisanterie de France Télécom) pour le remplacer par un jeune moins cher (et probablement en contrat aidé) et moins au courant des derniers droits que la nouvelle loi travail veut bien lui concéder!

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