Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Journalistes en immersion dans le quotidien des travailleurs précaires O commentaire

Florence Aubenas, grand reporter, s’est mise six mois dans la peau d’une travailleuse précaire. C’est à la une du Nouvel Observateur qui publie les bonnes feuilles de son livre à paraître la semaine prochaine avec ce titre « Quai de Ouistreham« .

Pendant six mois, elle s’est donc enrôlée dans cette armée de CDD qui fait les gros bataillons d’une nouvelle classe ouvrière, du côté de Caen. Elle raconte comment elle est partie à la recherche d’un travail en passant par Pôle Emploi. Son premier boulot de femme de ménage sur un ferry, le boulot que tout le monde lui avait dit de refuser.

Pour mémoire, la journaliste américaine Barbara Ehrenreich avait déjà tenté en 2004 l’aventure, qu’elle raconte dans « L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant« .

L’auteure de ce blog avait repris l’expérience en 2007, passant 3 mois dans la région lilloise, logée dans un Foyer de Jeunes Travailleurs, et exerçant successivement trois métiers payés au Smic: télévendeuse de forfaits téléphoniques, vendeuse-serveuse à la Boutique Suédoise chez Ikéa, et employée d’étage dans un hôtel quatre étoiles. Le reportage a donné lieu à un livre, « Et pourtant je me suis levée tôt… Une immersion dans le quotidien des travailleurs précaires« . Un reportage tv, dans la série Les Infiltrés, s’en inspirait l’année suivante.

Puisque le sujet du travail précaire est toujours d’actualité, voici un extrait de « Et pourtant je me suis levée tôt… »: la recherche d’emploi.

Je revisite mon CV, en supprimant le parcours de journaliste, pour garder le bac, la licence en sciences humaines, allonger mes expériences passées de vendeuse et de serveuse, et les rapprocher dans le temps. Il ne me reste plus qu’à suivre la foule, qui avance d’un pas rapide vers le centre commercial d’Euralille. La galerie est chauffée en ce mois de janvier. Je scrute les vitrines, à la recherche d’affichettes signalant qu’une boutique recrute. En vain. Les allées mènent toutes, immanquablement, à un havre blanc et aéré, dont l’enseigne scintillante fait de l’œil aux passants. C’est l’hypermarché. Je retire à l’accueil un dossier de candidature, de trois pages, à retourner avec CV et lettre de motivation. « Qu’est-ce qui fait la différence entre les dossiers pour un poste de caissière ? », je demande à l’employée pour comprendre ce qui me donnerait l’avantage. Les expériences dans le même domaine ? « Pas forcément. Ici, la moyenne, c’est bac+3 ou 4. Mais nous donnons une chance à tout le monde. Sachez cependant que nous recevons cent cinquante CV par jour, nous ne pouvons répondre à chacun ». « Bien sûr », je fais. L’atterrissage est rude. D’autant plus que les magasins de la chaîne ne se communiquent pas les candidatures.

Et ailleurs, dans l’une des cent trente-six boutiques du centre commercial, il doit bien y avoir un poste de vendeuse à pourvoir quand même. J’avise une jeune femme, dans la petite cabane qui sert de guichet de renseignement pour les quatre étages. Poliment, elle m’informe que la plupart des magasins ont recruté avant les soldes, que la période est maintenant creuse, qu’il vaut mieux attendre quelques mois.
À la sortie d’Euralille, j’attaque les restaurants et les grands magasins. Vous embauchez ? À L’Hippopotamus, on ne recrute pas. Au Printemps, on me promet de répondre par courrier sous quatre semaines. À la Fnac, c’est sous trois semaines. Chez Monoprix, c’est niet, ils n’ont besoin de personne à la caisse, surtout sans expérience. Chez Match, on transmettra la demande. Chez Joué Club, on verra pour les vacances. « De Pâques ? ». « Non, de cet été ». La première journée se termine, me voilà déjà moins optimiste pour le reportage. Un premier constat s’impose : il faut quitter le centre-ville. Les jours suivants, j’entame la tournée des centres commerciaux de l’agglomération, à portée de métro. Auchan, Leroy Merlin, Pickwick, Salon Center, Norauto… Les enseignes, les réponses, les journées se mettent à se ressembler.

Le soir, je feuillette la presse gratuite et la presse régionale, rubrique Petites Annonces. Mais un diplôme spécifique est souvent requis. « De formation BTS/DUT ou ingénieur TP », « de formation technique Bac STI, DUT, expérience D.A.O. appréciée », « BTS Action commerciale », « diplômé hôtellerie/restauration ». Des expériences antérieures sont également exigées. « Quelle que soit votre formation, ce sont vos talents de commercial, votre puissance de travail, votre bonne culture générale et votre expérience réussie qui font de vous l’élément indispensable que nous souhaitons intégrer à notre équipe d’experts », « expérience similaire souhaitée », « nous recherchons une compétence technique indiscutable en matière de soudure », « expériences techniques et commerciales nécessaires », « premier vendeur dans magasin de vêtements homme : 3 ans d’expérience demandés ». La tête me tourne. Même pour les emplois tertiaires non techniques, mieux vaut connaître le secteur : « Secrétaire : l’introduction au milieu professionnel du bâtiment serait un plus ». Enfin, bien souvent, formation et expérience doivent se cumuler. « Bac+2 minimum, première expérience réussie », « de formation Bac+2 BTS FEE ou ETE, avec cinq ans d’expérience exigés dans l’exploitation et la maintenance des utilités », « de formation bac professionnel, possédant une expérience dans le domaine de la réparation poids lourd », « de niveau bac à bac+2, vous disposez d’une expérience significative dans le domaine de l’informatique. La maîtrise de l’AS 400 est également exigée », « bac+2/3 Assistant de Direction + 1e expérience »…
Les offres ouvertes aux débutants sont rares et peu attrayantes. Après avoir écarté les annonces d’« hôtesse » de bar en Belgique (« possibilité logement », « bons gains », « ambiance sympa »), restent le plus souvent celles de serveur, vendeur (« Profil : courageux, motivé, persévérant », « bonne présentation »), et démarcheur à domicile (« Fin de mois difficile ? 300euros/sem ou 3 000euros/mois ou rien ou plus. Pourquoi pas vous ? », « en toute indépendance, vous présentez nos produits à une clientèle de particuliers. Pour Seniors expérimentés ou débutants motivés »). Je me rends directement dans quelques restaurants qui recrutent. Mais à chaque fois, un candidat sorti d’une école hôtelière m’a devancé.

Elsa Fayner

Pour en savoir plus sur l’expérience de télévendeuse:

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Publié dans : Actualité

le 11/02/2010, par Elsa Fayner

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