Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Je vous emballe, madame ? » 2 commentaires

etpourtantjemesuisleveetot2Extrait d’un reportage que j’ai réalisé pour mon livre Et pourtant, je me suis levée tôt… Je m’étais faite recruter chez Ikéa, à la “boutique suédoise” pour confectionner sandwiches et hot-dog, 20 heures par semaine, en CDD. É pisode 2, l’ouverture.

Le magasin ouvre, les premiers clients arrivent. Étonnamment, il s’en trouve toujours un ou deux pour commander un hot-dog à neuf ou dix heures du matin. Mais, pour l’instant, pas de panique, la plupart d’entre eux se promènent dans le magasin, poussant leur chariot en suivant sagement les flèches. Leur progéniture s’amuse pendant ce temps au Smaland, le « Paradis des enfants », une garderie gratuite, pleine de jeux tentants. À l’étage, des goûters d’anniversaire sont organisés. Une chose est sûre : la marque sera associée pour ces enfants-là à de bons souvenirs. En attendant, la voie est libre pour les parents. Une étagère en plastique ? Un chandelier arc-en-ciel ? Des bougies senteur cardamome ? Les clients les plus matinaux parviennent maintenant en fin de parcours. Nous les observons payer aux caisses du magasin, une porte sous le bras, un miroir sur l’épaule. Surviennent les premiers énervements, et les premières fatigues. Ensuite, c’est certain, ils auront faim.

Nous leur proposons un sandwich à 50 centimes d’euros. Prix imbattable. Des collègues nous ont rejoints. Les étudiantes à temps partiel ont terminé leur semaine à la fac. Elles se demandent si elles vont sortir ce soir. Sandra raconte ses examens, Bénédicte tente de réviser un cours, qu’elle enterre rapidement dans le bac à sucrettes. L’équipe de choc du week-end est au complet. « Enfin un vrai samedi ! », lance Sandra en voyant les files d’attente se former. De mon côté, je commence à paniquer. Parce que nous confectionnons les sandwiches au fur et à mesure des commandes, à flux tendu.

« Je vous emballe, madame ? » C’est l’une des plaisanteries favorites du superviseur, au moment de mettre les produits dans un sac. « Mais je paie où ? », demande une cliente égarée. « Chez Carrefour, de l’autre côté du parking » C’est la seconde blague préférée de Paul, le manager. Les clients passent à la caisse, indiquent ce qu’ils veulent manger, la collègue nous répète l’ordre en criant, et nous nous agitons.

Saisir une serviette en papier, l’ouvrir, y placer un petit pain chaud avec la pince en métal. Le petit pain est prédécoupé dans sa longueur. Ouvrir le pain, toujours avec la pince, d’un mouvement sec de la main, pour pouvoir y glisser une saucisse ou une « escalope » de poulet incrustée d’herbes de provence. Une pince pour attraper le poulet, une autre pour les saucisses. Ne pas les mélanger, surtout. De la salade (dix grammes pour être précise) avec le poulet, pas d’accompagnement pour le hot-dog. Combien de sandwiches pour monsieur ? Six. Je fais tomber de la verdure par terre. J’essaie d’accélérer, un embouteillage s’est formé. Et pour le groupe ? Quatre poulets, et cinq hot-dog. Je préfère les hot-dog, j’avoue. Pas de salade qui se balade. Un seul geste, efficace, que je pourrais répéter toute la journée, me semble-t-il. À condition de ne pas tremper le pain dans l’eau où marinent les saucisses. Tiens, tant pis, un sandwich humide, le client n’a rien vu.

Il faut dire que le client en question essaie actuellement de se concentrer sur la suite des opérations, de se remémorer les consignes que nous lui avons très certainement données lors de sa dernière visite. Parce que le client est lui aussi mis à contribution. Nous vendons le repas en kit. À lui de le monter. C’est la raison pour laquelle il paie si peu cher : il participe à la chaîne de fabrication. « Les gens aiment bien se servir tout seuls », m’explique Paul, le manager. « Beaucoup n’osent pas demander à la serveuse de faire moitié moutarde-moitié ketchup, ou de ne pas assaisonner. Comme ça, ils font ce qu’ils veulent ». Le client a donc un plan de montage à respecter, un circuit à suivre, des flèches sont là pour le lui rappeler : lorsqu’il a demandé un jus d’orange et une glace à la vanille, la vendeuse à la caisse lui a confié en échange un gobelet et un cornet vides, le client s’est ensuite avancé pour récupérer ses sandwiches, et quand il arrive devant les distributeurs de boissons, de café, et enfin de glaces, c’est à lui de remplir gobelets et cornets.

Une fois parvenu en bout de comptoir, le client peut enfin s’élancer, à la recherche d’une table libre (si le modèle lui plaît, il peut évidemment l’acheter en magasin). Il guette, un minuscule plateau en carton dans la main droite pour supporter ses cinq hot-dog, et trois gobelets dans la main gauche. Parfois, ça tombe. Hop, on passe la serpillière. Et c’est reparti. « Je peux avoir de la moutarde dans le sandwich, s’il vous plaît ? ». « Les sauces sont au milieu de la salle, au niveau du poteau jaune, c’est à vous de vous servir, monsieur ». « La glace, elle est où, la glace ? ». « Derrière vous, monsieur. Il faut faire la queue ». « Et qu’est-ce que je fais avec ce gobelet vide ? ». « Vous vous rendez à la fontaine à boissons, c’est à volonté, monsieur ». « Madame, je me suis trompé, j’ai appuyé sur vanille, mais je voulais chocolat, je peux avoir un autre cornet ? ». « Madame, j’ai appuyé sur  »glace » et j’ai eu du café ! » « Y a plus de ketchup dans la machine !!! ».

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Publié dans : Au magasin | Entreprises | Témoignages

le 2/03/2010, par Elsa Fayner

2 commentaires

  • Liliane dit :

    On se disait l’autre jour, avec mon mari, que si le livre de Florence Aubenas pouvait permettre de parler du quotidien des travailleurs précaires, ça serait une bonne chose.
    Jusqu’à présent, j’ai surtout entendu des journalistes la féliciter pour l’exploit qu’elle a réalisé en vivant la vie d’une femme de ménage pendant six mois.
    Ce matin, elle a même gentiment expliqué sur France Inter qu’il fallait quand même ne pas oublier qu’elle savait qu’elle avait la possibilité à tout moment de retrouver sa vraie vie et tout son confort.
    L’extrait que vous donnez de votre livre donne envie d’y aller voir, en tout cas !

  • […] “Le magasin ouvre, les premiers clients arrivent. Étonnamment, il s’en trouve toujours un ou deux pour commander un hot-dog à neuf ou dix heures du matin. Mais, pour l’instant, pas de panique, la plupart d’entre eux se promènent dans le magasin, poussant leur chariot en suivant sagement les flèches.” Lire la suite… […]

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