Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Je travaillais pour mes enfants, mais cela m’empêchait de les voir grandir » 3 commentaires

Illustration de Claire Laffargue.

Illustration de Claire Laffargue.

Sabine, 43 ans, était bouchère-charcutière dans le Sud. Les clients affluaient, elle ne comptait pas ses heures, totalement absorbée par son travail. Jusqu’au jour où elle a vu partir sa fille… qui avait grandi.

Il y a vingt ans, nous avons ouvert avec mon mari une boucherie-charcuterie-traiteur. Je m’occupais de la vente, de cuisiner les plats préparés, du nettoyage, un peu de tout quoi. Je me levais à 6h en temps normal, et à 4h quand il y avait des mariages à préparer. À 8h, je retournais à la maison pour lever les trois enfants. Ils ne prenaient pas de petit-déjeuner, moi non plus. Pas le temps.

Saucisse obsession

Le midi, les enfants restaient à la cantine. Le soir, je rentrais vers 19h30, je réchauffais un plat du magasin. Nous dînions en un quart d’heure. Si je discutais, c’était des commandes du lendemain avec mon mari. Mais nous ne demandions pas aux enfants ce qu’ils avaient fait à l’école. Nous étions épuisés, et irritables. Le dimanche après-midi, c’était mon seul moment de libre, je devais faire la comptabilité.

Sucreries à tous les rayons

J’avais en fait la tête dans le guidon. Nous avions emprunté pour la boutique, pour la maison. Je ne pensais qu’aux repas de trois cents personne à préparer, aux commandes, au chiffre d’affaires. Et puis nous avions une belle maison, avec une piscine. J’achetais aux enfants tous les vêtements, tous les appareils hi-fi, toutes les consoles de jeu qu’ils voulaient. Je pensais que, s’ils avaient le confort matériel, ils seraient heureux.

Jusqu’à ébullition

Mais, un jour, à 18 ans, notre fille a annoncé qu’elle s’installait avec son copain. Pour moi, c’était encore une petite fille… D’ailleurs, régulièrement, je me trompais dans les tailles quand je lui offrais des vêtements: je prenais trop petit. Et puis, elle parlait alors qu’elle ne m’avait jamais parlé de ce projet, elle ne s’était pas confiée à moi, comme une fille le fait en général avec sa mère. Ca m’a doublement choquée. J’ai pris conscience que je travaillais pour mes enfants, mais que cela m’empêchait de les voir grandir. J’ai décidé de me faire remplacer à la boutique les mercredi après-midi pour m’occuper des deux garçons.

Décongélation

Et puis, je suis tombée gravement malade. Les médecins m’ont avertie : cela risquait de recommencer si je continuais à ce rythme. J’ai donné un ultimatum à mon mari : il fallait changer d’activité. Nous avions fini de rembourser les emprunts, nous avons donc mis la boutique en vente, sans savoir ce que nous ferions ensuite.
Depuis janvier, nous ne travaillons plus. Nous vivons avec l’argent de la vente de la boutique. Je me repose. Et, alors que nos enfants sont partis de la maison, je les vois plus souvent qu’avant. Ils passent volontiers, sachant que je suis là et, surtout, que je suis détendue. Ils disent qu’avant, je passais mon temps à crier, que maintenant je souris, je les écoute.

Chaleur tournante

Nous allons même travailler avec deux de nos enfants. Dans deux mois, nous reprenons un bureau de tabac. Ce sera beaucoup plus simple que la boucherie : les commandes sont automatiques, et les prix fixes. Avec mon mari, nous travaillerons les lundi, mercredi, vendredi, et c’est tout. Le reste de la semaine, ce sera au tour de nos enfants. Ca fait d’ailleurs râler mon fils : il aurait aimé travailler les mêmes jours que nous, pour nous voir. Lui aussi il pense que ne pouvons pas rattraper le temps perdu, mais que nous pouvons éviter d’en perdre encore.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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“Les Français attendent plus du travail que les autres Européens”: L’avis de Dominique Méda, sociologue, auteure de Le Travail (Que sais-je ?, 2007) et avec Lucie Davoine, Place et sens du travail en Europe : une singularité française ?, Document de travail du CEE, 2008.

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Publié dans : Au magasin | Témoignages

le 21/09/2009, par Elsa Fayner

3 commentaires

  • love bill dit :

    Tous ça pour vendre des produits qui détruisent la santé et l’environnement !
    Comme c’est triste. C’est vraie que la vie actuelle et les manipulations des médias nous donnent de moins en moins d’occasion d’avoir du recul..
    Sauf quand c’est un peu trop tard..

  • david dit :

    Croire qu’un Bar tabac est plus calme qu’une boucherie est une stupidité. C’est le même topo. Ouvert trois jours par semaine, c’est la casserole assurée dans l’année qui vient voire moins.

    Fils de commerçant, j’ai vécu dedans pendant vingt ans.. et c’est loin d’etre de tout repos.

  • chbani dit :

    histoire triste qui permet d’avoir beaucoup de recul

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