Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Je n’en peux plus de faire face à des décisions contraires au service public » 1 commentaire

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue / http://laffargue.illu.free.fr

Viviane (1) enseigne dans un conservatoire de musique, de danse et de théâtre, agrée par le ministère de la culture.

Ces dix dernières années, mes conditions de travail se sont considérablement dégradées. L’absence de directeur durant trois ans a été le point de départ de nombreuses dérives comportementales. Car certains membres du collège professoral se sont cru autorisés à prendre des décisions sans concertation ni accord des collaborateurs concernés. Ce à quoi s’est ajoutée la volonté des politiques et des administratifs de réduire drastiquement les budgets alloués à notre conservatoire. Ils ont en outre voulu avoir une main mise absolue sur notre activité culturelle et artistique, sans nous demander notre avis, alors même qu’ils n’avaient aucune compétence dans ces domaines.

Un congés sabbatique pour une dépression

Durant ces années, j’ai donc consommé des anti-déprésseurs et autres anxiolytiques, ainsi que des inhibiteurs de pompe à protons pour maîtriser une hyper-acidité de l’estomac, fragilisé par des contrariétés à répétition. Après plusieurs années de ce régime, j’ai pris la décision de demander un congé sabbatique pour m’extraire en urgence, de tout ce qui me sortait par les yeux et les pores de la peau.
Le comble, c’est qu’en réalité j’étais en dépression. Résultat : mon ressentiment à l’égard de mon employeur et de toutes celles et ceux qui avaient contribué d’une manière directe ou indirecte à me faire souffrir au point de me rendre malade, n’a fait qu’augmenter de façon exponentielle… Jusqu’à ce que j’ose enfin exprimer à mon médecin traitant toute ma révolte et mon sentiment d’injustice. Mon état de santé était délabré et je n’avais le droit à rien : pas d’indemnités ni de salaire, alors que mon travail était à l’origine de ma souffrance et de la maladie qui en a résulté.

Un accompagnement pianistique au rabais

En rentrant de ce congés, j’ai repris avec joie des fonctions qui m’avaient manquées durant cette traversée du désert d’un an. Mais la situation sur place ne s’était pas améliorée, loin de là : il fallait à nouveau faire face à des décisions contraires au bon sens et au service public, promulguées autoritairement et sans concertation par des supérieurs sans aucune expertise professionnelle. Ainsi, j’ai eu la très désagréable surprise de voir mon mi-temps hebdomadaire de professeur réduit arbitrairement, ce qui compromettait gravement tous les projets pédagogiques par l’insuffisance d’heures de cours.
Ensuite, sans aucune justification, l’accompagnement pianistique de ma classe a été réduit de moitié, handicapant considérablement mon travail et les projets musicaux, tout en provoquant une injustice flagrante entre les élèves qui auraient la chance de bénéficier d’un accompagnement, et ceux condamnés à devoir s’en passer. Sans parler des difficultés provoquées par la suppression unilatérale de cet incontournable outil de travail recommandé par le ministère de la culture qui nous donne l’agrément.
Enfin, le comble fut atteint quand une personne non qualifiée, qui a toujours clamé qu’elle n’avait absolument pas les compétences requises pour cette mission spécifique, s’est retrouvée à devoir assurer un poste d’accompagnement de mon cours.

Un bras de fer inégal

Bien évidemment, je me suis tout de suite fermement opposée à ces décisions, prenant le temps d’argumenter et d’expliquer pédagogiquement à ma hiérarchie, les conséquences fâcheuses de ces choix pour la qualité de l’enseignement, et pour mes conditions de travail.Un bras de fer s’est alors installé.

Voilà plusieurs mois que je suis en arrêt pour longue maladie, et que je cherche désespérément à puiser en moi toutes les facultés de résilience possible, afin de rebondir et de donner un sens qui soit utile et noble à ma vie et à la collectivité le cas échéant.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Publié dans : Témoignages

le 29/03/2010, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • Ludwig dit :

    Un petit complément d’information sur la vie des conservatoires :
    à mon sens, il existe plusieurs strates où les difficultés ne sont pas les mêmes.
    Les « grands » établissements dits CRR (Conservatoire à Rayonnement Régional) ne posent pas de difficultés particulières, car ce sont les lieux où l’on apprend le métier, donc l’excellence artistique semble être préservée, les moyens financiers sont renforcés par l’état, donc les emplois sont mieux préservés, les problèmes rencontrés seraient alors d’ordre « humains » comme dans n’importe quel lieu de travail.
    Les CRD (Conservatoire à Rayonnement Départemental) sont intermédiaires sur tous les plans, et se situent entre les CRR et les CRC (conservatoire à rayonnement communal) où se situent le plus de problèmes : depuis la loi de décentralisation de 1984, les conservatoires sont gérés par les collectivités territoriales, nous contraignant à deux logiques différentes : la logique d’excellence artistique prônée par le ministère de la culture et largement partagée par les enseignants, au regard de l’agrément, donc du contrôle dudit ministère, et la logique de l’animation locale, souvent « populaire » demandée par notre employeur direct, la fonction publique territoriale. Ces deux logiques ne tiennent pas la route sur le court terme d’une saison scolaire, la musique « savante » étant si vaste à enseigner, et si peu mise en valeur.
    À cela s’ajoute la précarité des emplois : entre 40 à 45% des enseignants sont non-titulaires, c’est-à-dire qu’ils signent des CDD d’un an tant qu’ils n’ont pas le concours. Ce dernier une fois obtenu ne fait pas office de titularisation, car seul le conseil municipal décide de cette dernière. Le concours a lieu quant à lui tous les 3 ans (4 ans cette fois-ci suite au transfert d’organisation du CNFPT aux centres de gestion départementaux).
    Résumons : il faut en pratique (non en théorie) en moyenne 4 ans à un étudiant pour obtenir un Diplôme d’État, ce dernier est considéré à Bac+2 et le salaire de base de 40 à 45% de la profession est de 30 euros supérieur au SMIC, pour ceux qui ont la chance d’avoir un temps plein, et pour dans environ 50% des cas un travail qui ne correspond que trop peu à l’apprentissage en conservatoire d’une passion quasi exclusive : la musique savante du XIIè au XXIè siècle.
    Bon courage à Viviane.
    Merci à vous Mme Fayner de vous intéresser de la sorte au monde du travail, dans l’espoir que les professeurs de musique en conservatoire soient considérés et entendus, car étant une profession discrète, non combative (ou pacifique), ne touchant qu’un petit pour cent de la population, dont certains enfants nous demandent : « c’est quoi ton vrai métier? »
    Dans le souhait qu’un grand médias s’intéresse de plus près à nous, car il y aurait beaucoup à dire dans les détails…. Il me semble en toute modestie que la musique (savante) donne sens et intelligence à l’être humain, pourquoi y en a-t-il si peu dans les communes de moins de 50000 habitants?

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