Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Je n’aimerais pas être DRH » 3 commentaires

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière. Nouveau témoignage.

Grégoire travaille depuis plus de 30 ans dans un comité d’entreprise, il a plusieurs tâches à effectuer : il doit remplir les distributeurs de boissons, assurer un rôle de bibliothécaire, gérer la coopérative, vendre des places de spectacle, faire l’agent d’accueil, effectuer quelques travaux administratifs. Grégoire doit faire des manutentions manuelles parfois répétées et souvent lourdes.

Un salarié qui se pense indispensable

En mai, Grégoire, en manipulant une caisse de livres, a ressenti une violente douleur à l’épaule droite qui a nécessité cinq semaines d’arrêt de travail. Je vois Grégoire en visite de reprise du travail, il a toujours des douleurs à la mobilisation de son épaule. Mais il veut reprendre le travail, car sans lui il n’y a pas de permanence. Il me parle avec passion de son travail, et de ses craintes de retrouver du « bazar » dans son bureau. J’accepte une reprise du travail à condition que Grégoire ne porte plus de charges lourdes pendant au moins un mois.

Début juillet, je revois Grégoire en visite périodique. Il me dit souffrir toujours de son épaule, ses douleurs l’empêchent de dormir, à l’examen je constate une impotence fonctionnelle. Grégoire m’explique que les restrictions d’aptitude n’ont pas été respectées, et qu’il a du continuer à manutentionner des charges parfois lourdes. « Il n’y a personne, je suis bien obligé de le faire ». Je le mets en inaptitude temporaire, le dirige vers son médecin traitant pour un arrêt de travail et une prise en charge médicale. Je le revois en début de semaine, il a eu deux infiltrations, il va mieux mais son épaule demeure fragile.

Un élu du personnel qui se retrouve employeur

Je le laisse reprendre en demandant un poste aménagé. Pour m’assurer que les restrictions d’aptitude seront cette fois bien respectées,  je décide de  téléphoner à  Julien, membre du CE, c’est lui qui « gère » le personnel.       Je connais bien Julien, du moins je le pensais. Cet homme est depuis plusieurs années dans l’entreprise, il est  représentant syndical, membre actif du CHSCT. La semaine précédente je l’ai entendu défendre avec véhémence un accord sur la pénibilité pour les séniors. Aussi, je pense que l’aménagement du poste de travail de Grégoire ne posera aucun problème. Je me trompe et reste sidérée de la réaction de Julien: il m’explique très sérieusement qu’il n’a pas de poste à proposer à Grégoire, et qu’il va être obligé de le licencier. Il ne peut pas garder des handicapés… Il est en colère après moi, il m’explique que je me suis fait manipuler, que Grégoire est guéri qu’il peut reprendre l’ensemble de ces activités.

Je laisse Julien m’exprimer toute sa rancœur, puis je lui fait remarquer qu’il tient le même discours de déni des problèmes de santé et du manque de volonté de réfléchir à des aménagements de poste que le DRH. Je lui cite quelques noms de salariés qu’il a « défendu ». Je me permets de lui dire que je suis déçue de sa réaction. Oublierait-il les valeurs qu’il défend quand il est lui même dans la fonction d’employeur ?

Julien me raccroche au nez. Je ne sais que penser, je suis inquiète pour Grégoire.

Le lendemain, Julien demande à me voir. Il vient s’excuser de sa réaction, me dit « je ne suis pas fier de moi », « je n’en ai pas dormi, finalement je n’aimerais pas être DRH », « alors on fait quoi pour Grégoire ? »

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Publié dans : Témoignages

le 27/11/2011, par Elsa Fayner

3 commentaires

  • Christophe dit :

    Voilà un témoignage édifiant. La fonction RH amène souvent à son corps défendant à des comportements et à des logiques qu’on réprouve, ce qui expose à des cas de souffrance éthique flagrants chez beaucoup de DRH et RRH.

    Bien souvent ils ont choisi ce métier parce qu’ils avaient une vraie sensibilité sociale justement. Cette sensibilité sociale est détournée par le métier et utilisée à des fins contraire à l’éthique bien souvent. Le noeud du problème est bien souvent l’exigence de résultat et la culture du court terme.
    personne n’a le temps ou ne veut le prendre d’entreprendre une vraie démarche de reclassement d’un salarié inapte à son poste. Le faire expose bien souvent le DRH à de grosses déconvenues par la suite, sauf à ce que son boss soit particulièrement compréhensif.

  • […] Clairement « Je n’aimerais pas être DRH » moi non plus. L’expérience est à lire, et à réfléchir. […]

  • Michelle dit :

    Bonjour,

    C’est une drôle d’aventure que celle-là. Une jolie leçon de « travail » pour Julien qui a eu l’intelligence d’opérer une remise en question savamment initiée par Marielle. Ô combien vont-t-ils tous deux apprendre de cette expérience !

    Merci Marielle pour ces témoignages. Jusqu’ici il était difficile de rentrer dans le quotidien des médecins du travail, de se représenter le travail de fourmi qui est mis en place … Merci de nous le faire partager.

    Michelle, Ergonome en formation.

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