Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Je me revois jetant un verre d’eau à la figure de mon patron » O commentaire

mainkiecrit1Chronique du Docteur D. Valcros, médecin du travail

C’est un lundi matin.
À 11 heures est prévue une visite de reprise du travail demandée par une entreprise de conception, fabrication des modèles et vente de vêtements de sport. C’est une petite PME dynamique avec, à sa tête, deux anciens sportifs professionnels. J’avais visité cette entreprise deux ans auparavant, et j’avais gardé en mémoire une impression de « petite ruche active et travailleuse »,  aux rapports internes extrêmement policés et « huilés », et où chacun semblait être à sa place et content d’y être.
Arrive une jeune femme de 23 ans petite, frêle, le visage mignon caché par de longs cheveux noirs. C’est la modéliste de l’entreprise, celle qui fabrique les « premiers prototypes » depuis plus de 3 ans  dans cette maison ; elle est très calme et souriante.
– Je me suis arrêtée un mois en maladie car j’ai eu une crise de folie. »
Moi, inquiète.
– Vous voulez dire une crise de nerf ?
— Non, une crise de folie ; j’ai du être hospitalisée à l’hôpital psychiatrique pendant quelques jours. Je ne me souviens que de quelques brides et de quelques flashs de ma crise.
De plus en plus inquiète, craignant une psychose, je me fais préciser ce qui s’est passé : non, elle n’a pas eu d’hallucinations ni entendu des voix… Non, actuellement, elle ne prend aucun traitement… Oui son psychiatre est d’accord pour la reprise du travail et ne lui donne pas de traitement…
Petit à petit, elle me raconte, toujours avec une voix douce, posée, sans emphase, sans émotion au bord des yeux ni des lèvres.
Depuis des mois, la charge de travail s’aggravait ; le nombre de tâches à accomplir devenait de plus en plus important. Elle, discrète, timide (c’est son premier emploi depuis la fin de ces études) n’ose pas dire non ; elle exécute ; elle exécute; elle essaye de finir… Chez elle, elle ne peut pas se laisser aller : elle vit en colocation avec une personne qui travaille dans la même entreprise et elle n’ose pas parler de son surmenage, ni de sa fatigue. Elle s’enferme dans sa chambre et ne dort plus beaucoup.
Un matin, me dit-elle, j’ai craqué. Dans l’entreprise, j’ai commencé par crier, je me souviens vaguement avoir injurié les gens ; je me revois jetant un verre d’eau à la figure de mon patron, renversant des meubles, me roulant par terre ; mais tout ceci est vraiment très flou et noir… Il paraît que l’entreprise a appelé les pompiers et que j’ai été conduite aux urgences. Ce n’est que le lendemain que j’ai repris conscience dans une chambre de l’hôpital psychiatrique. Là, j’ai dormi, j’ai beaucoup parlé avec le psychiatre, j’ai réfléchi beaucoup..
J’ai grandi, et je suis devenue adulte…
Mon colocataire m’a écrit pour me signaler son départ de l’appartement car il avait peur de moi. Je l’ai mal pris au début et maintenant ça m’arrange et je suis contente de pouvoir être seule dans cet espace.
J’ai téléphoné à l’entreprise, il y a trois jours, pour leur annoncer mon retour.
Ce matin quand je suis arrivée dans l’entreprise, j’ai demandé s’il était possible d’organiser une réunion avec tout le personnel. Quand tous ont été là, je me suis excusée et leur ai demandé qu’ils me racontent précisément ce qui s’était passé. De mon côté, je leur ai dit tout ce que je n’osais pas dire et qui s’accumulait. Ils m’ont dit combien ils avaient été  inquiets pour ma santé. Ils m’ont « pardonné ».
Et cet après-midi, une nouvelle réunion est prévue, pour réorganiser le travail pour que cela aille mieux.
Je  lui demande si cela n’a pas été difficile de retourner dans l’entreprise, d’autant plus qu’elle n’en avait eu aucune nouvelle depuis son départ. Elle me répond, non, elle a bien dormi la veille car elle savait ce qu’elle allait dire et me redit qu’elle est devenue adulte.
Je lui dis mon admiration devant son courage, et devant son analyse de la situation, l’admiration que j’ai de son employeur et sa capacité de réaction. « Vous avez fait tout le travail ; moi comme médecin du travail je n’ai plus rien à faire et m’en réjouis sincèrement ».
Dans les entreprises actuellement, à propos de la souffrance mentale et des facteurs psychosociaux, on essaie de faire passer ce message de prévention : «  oser dire, savoir écouter, prévenir ensemble »
Dans ce cas , je n’ai pas eu besoin de faire passer le message et quel bonheur de savoir que, dans quelques cas, on n’a pas besoin de nous !!

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Publié dans : Témoignages

le 12/06/2009, par Elsa Fayner

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