Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Je me retrouve coincée entre les photographes et la direction » 3 commentaires

nadege14

Illustration de Claire Laffargue

Claire (1), 38 ans, responsable de la gestion des photographes dans une agence de photos de presse.

En septembre 1998, une annonce dans Libération fait tilt : ‘’Agence photos new-yorkaise recherche assistante administrative pour son bureau à Paris’’. Agence photos, New-York…. Ça me fait rêver, je réponds sans grand espoir. J’ai une maîtrise de communication, des expériences comme vendeuse et assistante administrative, peu calée en comptabilité et en anglais, mais…. ‘’vous avez de jolies chaussettes’’, me dit le directeur lors de l’entretien. Je suis embauchée.

« Avant, nous étions les gardiens du travail des photographes »

Aujourd’hui, je travaille dans une agence de photos de presse, qui vend les clichés de plusieurs milliers de photographes. Et l’arrivée du numérique a totalement perturbé les métiers de l’agence, mon environnement professionnel a totalement changé.

Avant, avec l’argentique, nous étions d’une certaine façon les gardiens du travail des photographes, puisque nous conservions leurs originaux. Il fallait les dupliquer, ne pas les perdre, et les remettre en état. Mais, avec l’apparition du numérique, les iconographes, qui s’occupaient entre autres de ce travail, disparaissent peu à peu. Les agences pensent ne plus avoir besoin d’eux.
De même pour les vendeurs, qui démarchent les journaux. Ils se font eux aussi moins nombreux. Car les journaux font jouer la concurrence, ils achètent directement sur internet, et de plus en plus à des amateurs, se souciant de moins en moins de la qualité.

« Je me retrouve coincée entre la direction et les photographes »

Moi, je gère les droits d’auteurs des photographes. Pour l’instant, c’est un poste dont on a encore besoin, mais il évolue lui aussi. Je m’occupe, entre autres, des photographes salariés à plein temps, qui ont un bureau à l’agence. Jusqu’à récemment, le flou artistique régnait sur l’activité réelle et les frais de certains. Ca marchait beaucoup à l’émotion, au copinage. Il faut dire que certains salariés sont là depuis tellement longtemps que des liens amicaux, voire familiaux, se sont tissés. Par mesure d’économie, des méthodes de gestion des photographes plus rationnelles, informatisées, ont donc été mises en place. Et c’est moi qui m’occupe maintenant des statistiques évaluant la ‘’rentabilité’’ des photographes salariés.
Je me retrouve, du coup, coincée entre une direction qui me demande des chiffres et seulement des chiffres, et des photographes, qui bien sûr s’intéressent aux chiffres également, mais qui veulent aussi que l’on porte un œil attentif à leur travail et que l’on soit à leur écoute.

« Aujourd’hui, c’est la quantité qui compte »

Je m’occupe enfin des très nombreux photographes, professionnels ou amateurs, qui travaillent plus ou moins régulièrement pour l’agence.

Concrètement, quand une baleine vient s’échouer sur une plage en France, ou quand un avion s’écrase, les premiers photographes sur place contactent les agences de presse. Si mon agence décide de travailler avec l’un d’entre eux, c’est à moi de préparer son contrat. J’interviens aussi en fin de chaîne : quand les photos sont vendues, je paie le photographe au pourcentage convenu dans le contrat.

Là, ça fait partie de mon travail d’entretenir le lien, de savoir qui est où, de discuter avec les photographes quand ils passent à l’agence. Ce sont des gens qui se retrouvent souvent seuls, derrière leur appareil ou leur écran d’ordinateur, et ils aiment qu’on leur donne un avis sur leur production. Certains habitent dans des zones de conflit, et ils ont besoin de parler, de raconter leur vie personnelle. C’est aussi à ça que sert une agence.

Mais ça devient de plus en plus difficile de pouvoir continuer à bien faire ce travail. Car, aujourd’hui, c’est la quantité qui compte. Il faut vendre beaucoup d’images, mais pas cher. Nous vendons de plus en plus aux sites web par exemple, pour quelques euros. Il y a des années, certaines agences rêvaient de vendre des photos à 1 euro, aux journaux, aux particuliers, aux associations, à tout le monde. On y est presque. Du coup, aussi, on paie de plus en plus les photographes « à la tâche », et moins au pourcentage, en fonction des ventes effectuées. C’est du one shot, du court terme, des gros coups, pas une démarche de fidélisation, d’accompagnement. Ca ne permet plus à des photographes de vivre de leur travail sur la durée.

En fait, les agences de photo de presse perdent une à une leurs raisons d’être. Et un à un leurs métiers.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Publié dans : Au bureau | Témoignages

le 27/04/2009, par Elsa Fayner

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