Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Je dirige mes petits bonshommes. Je les appelle comme ça parce qu’ils sont douillets, les hommes » O commentaire

Illustration de Claire Laffargue

Illustration de Claire Laffargue

Georgette, 51 ans, surveillante au service propreté urbaine de la Ville de Cannes. Épisode 2/2 d’une série sur les femmes qui exercent des « métiers d’homme ».

Au début, mon chef a dit qu’il ne voulait pas de femme dans son service. J’étais la seule, parmi des dizaines d’hommes, qui s’occupaient d’arroser, de balayer, de nettoyer la ville.

Mise à l’épreuve

Les trois premières années, le chef m’a donc mise à l’épreuve. Il me changeait de secteur géographique du jour au lendemain, me confiait des endroits délicats, etc. Et puis, quand il a vu que je m’accrochais, il s’est mis à me respecter. Il a voulu me montrer que, si je choisissais un métier d’homme, il fallait que je l’assume. Et il avait raison.

« Je me suis faite agresser deux fois »

Du coup, j’ai accepté des conditions de travail qui ne conviennent pas forcément à une femme. Quand je travaillais du matin, par exemple, je pouvais être dans la rue à 4 heures, seule. Et on rencontre de tout sur les trottoirs: des alcoolos, des SDF, des chiens errants.

Je me suis faite agresser deux fois : j’ai été menacée au couteau, et, une autre fois, j’ai pris une baffe, d’un automobiliste, dont j’avais touché la voiture. Je pense pas qu’un homme ne se serait pris une baffe, lui. Ca m’a secouée, mais j’ai continué.

Lever de soleil sur la mer

Parce que c’est un boulot formidable quand même, j’y trouve des tas de petits plaisirs : être dehors, quand le soleil se lève sur la mer, tôt, le matin, ça n’a pas de prix… Cannes est une ville est magnifique, en plus, c’est très agréable d’y travailler en plein air quand il fait doux. On a chacun notre quartier à nettoyer, on connaît les résidents, on sympathise.

Et puis, j’ai deux motivations pour tenir, quand c’est plus dur : mes deux enfants. Je serai prête à faire n’importe quel travail pour eux. Parce que, c’est vrai qu’il faut être accrochée, avoir de la motivation, pour rester dans ce métier. À force de travailler par tous les temps, dans le vent, la pluie, et dans le bruit, à force de pousser le lourd charreton, on fatigue.

« Je dirige maintenant mes équipes de petits bonshommes »

Du coup, au bout de quatorze ans, j’ai demandé à passer à l’encadrement, pour ne plus être tout le temps dans la rue, pour avoir un métier moins physique. J’ai pris du galon et je dirige maintenant mes équipes de petits bonshommes. Je les appelle comme ça parce qu’ils sont douillets, les hommes. Quand ils arrivent le matin, ils se plaignent, il faut les écouter, les conseiller, les soigner. J’ai toujours des sparadraps, des mouchoirs en papier, des bonbons à la menthe dans mon sac. S’ils me demandent conseil, pour l’éducation des enfants, ou sur un problème de couple, je leur dis ce que je pense. Mais je ne cherche surtout pas à savoir ce qui se passe chez eux. Il faut respecter la vie privée de chacun.

« J’adore plaisanter, mais il y a des limites »

En arrivant, j’ai été très claire sur ce point. J’ai dit aux collègues: je suis une femme, je fais le même travail que vous, j’adore plaisanter, mais il y a des limites, j’ai une vie privée et ne vous aventurez pas sur ce terrain là. Et tous le respectent. De même, ils font des plaisanteries devant moi, mais qui restent correctes, qui ne vont pas chercher dans les bas fonds de la grossièreté. Celles-là, ils les gardent pour eux.

« Il ne faut surtout pas se mettre en avant avec les hommes, ça les bloque »

Ils m’appellent même  »mon amour »,  »ma cheffe préférée », ou  »Jo ». Ca me va. Du moment que le travail est bien fait. Et, pour les diriger, je ne perds pas de vue que je suis une femme : je ne joue pas les gros bras, je n’élève pas la voix, j’utilise un ton doux, mais ferme. Une main de fer dans un gant de velours, c’est ma technique. Il ne faut surtout pas se mettre en avant avec les hommes, dire qu’on sait et pas eux, après ça les bloque, et vous n’arrivez plus à les faire travailler.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Pour aller plus loin:

Lire “Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés“, le livre de Marie Pezé, psychologue, psychanalyste, qui a créé à Nanterre la première consultation “Souffrance au travail”. Dans le premier chapitre, “La fabrique des harceleurs”, Marie Pezé développe le cas d’une directrice d’un plateau téléphonique, Madame T, aux prises avec un harcèlement de genre: pour résister et avancer dans une organisation masculine, fondée sur des valeurs “viriles”, voire guerrière, Madame T en vient à effacer peu à peu tous les signes de sa féminité. C’est à ce prix qu’elle gravit les échelons, et devient à son tour harcelante vis-à-vis d’une jeune femme téléopératrice.

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Publié dans : Égalité professionnelle | En plein air | Stress, santé | Témoignages

le 14/09/2011, par Elsa Fayner

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