Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« J’aurais fait n’importe quoi pour être le seul survivant » O commentaire

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Chronique de G. Delatour. Sous ce pseudonyme, un directeur d’entreprise anime sa chronique mensuelle sur Et voilà le travail.

J’y suis arrivé ! Ça a été long mais j’y suis arrivé. !! Au terme d’une épreuve de 40 ans quand même…
A l’époque, jeune, fringant et plein d’idéaux, je m’étais porté candidat à ce job pour une chaîne de télévision. Il était présenté comme une formidable aventure humaine. L’assurance d’y trouver ce dont je serais fier pour le restant de mes jours : réconcilier mes valeurs généreuses de jeune homme avec mes actions. Sans compter la chance d’être sans doute un jour grassement payé et peut-être même un jour Directeur Commercial d’une chaîne de télévision.

Le candidat idéal

Alors j’avais tout envoyé, le dossier, la photo, et la lettre demandée dans laquelle je m’exprimais avec emphase sur les raisons qui faisaient de moi le candidat idéal à cette « aventure ».
On m’avait posé des tas de questions sur ce que je pensais être mes qualités et mes défauts, mes expériences passées… Ce que j’étais venu chercher aussi. Je leur avais alors expliqué que ce qui comptait pour moi, c’était un vrai travail d’équipe, la saine émulation, le projet aussi. Je me souviens bien de cette personne qui m’avait alors subrepticement demandé si je me sentais capable de tenir une position difficile dans un environnement conflictuel. J’étais alors loin de me douter que de « conflictuel », le dit environnement deviendrait hostile…

14 directeurs commerciaux pour le même poste

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je compris que nous avions été recrutés à 14 Directeurs Commerciaux pour un seul poste. L’annonce était équivoque par son titre : « devenez Directeur Commercial ».
Lorsque nous arrivâmes tous ensemble sur site, le management de l’organisation avait tout prévu. La logistique matérielle, la vie en « open space », le rôle de chacun aussi. Nous avions tous été « briefés » sur la conduite à tenir, les gestes à accomplir, la communication à mener, mais aussi sur les quelques collègues dont il faudrait sans doute se débarrasser. C’était nécessaire pour mener le projet à bien, pour maintenir aussi l’intérêt et l’attrait des clients et du management.

Le chef de meute

Alors les jours, les semaines et bientôt les années se sont succédés. La saine émulation se transformant en un âpre combat entre loups, dont Hobbes aurait pu écrire : la faim justifie les moyens.
Dès le début, je me suis débrouillé pour être le stratège, le chef de meute. Celui qui décide des informations à donner, des choix à opérer, des temps pour se réunir, des actions à mener.

Je m’étais petit à petit transformé en celui qui tracte, qui manipule, crée des alliances autour de lui, manie les incohérences comme un virtuose, se joue de la pression comme d’une arme contondante. J’aurais fait n’importe quoi pour être le « seul survivant ».

Au fil du temps, dans cette fable vivante du loup et de l’agneau, je méditais sans vergogne que « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Ou qu’il était préférable d’être craint plutôt qu’apprécié. Au fur et à mesure que mes collègues tombaient comme des mouches, tout concourrait à nourrir mes nouvelles certitudes vindicatives.
Ah, l’organisation ! Elle savait y faire elle aussi dans ces temps passés, changeant les règles du jeu, se jouant des émotions des uns et des autres, mêlant le vil au grand. Tant et si bien que je ne savais plus moi-même si j’avais toujours été cet homme tyrannique, méprisant, manipulateur, où si je l’étais devenu à force de confondre cette nécessaire hiérarchie des fonctions (qui avait joué en ma faveur), avec l’attitude condescendante que j’avais pris sur mes coéquipiers.

Le grand vainqueur

Puis vint le jour où, à l’usure, des autres et de moi-même aussi faut-il l’avouer, je le devins LE Directeur commercial. Ca avait été long, mais j’y étais arrivé. Finaliste des finalistes, comme debout sur un poteau instable. Attendant que la mer monte, que l’équilibre précaire dans lequel je m’étais installé me porte vainqueur vers la sortie. Ou bien me quitte et me laisse choir à la toute fin.

« Ce qui est atteint est déjà mort ». Ma jouissance d’un jour se transforma pour des années, en lutte contre les prétendants pour conserver mon poste plusieurs années durant.
Aujourd’hui, j’ai 65 ans et ma retraite est proche. Mon pot de départ est prévu pour demain soir. Apparemment, mon jeune patron, un hurluberlus passionné de philosophie, projette de m’offrir en cadeau : « Qu’est ce qu’une vie réussie ».

G. Delatour

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Publié dans : Témoignages

le 1/11/2009, par Elsa Fayner

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