Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Innocents prend de bonnes résolutions 1 commentaire

Chroniques de G. Delatour. Sous ce pseudonyme, un directeur d’entreprise livre sous forme de conte sa conception des relations entre cadre et employés.

De retour de sa courte retraite auprès de son « sage et très âgé aïeul », Innocents avait repris ses diverses activités et le chemin du travail, bien décidé à devenir plus sage et humain que jamais dans les choix qu’il opérerait.
En cette période de fin d’année, propice aux bilans et aux bonnes résolutions, Innocents voulait faire le point entre Noël et le Jour de l’An.
Loin des bombances et des festivités, et fort des expériences de ces derniers mois, Innocents se livrait à une méditation sur la prise de décision. Il était ce qu’on appelle un décideur, dans sa vie professionnelle certes, mais dans sa vie personnelle tout autant. Il se sentait responsable des décisions qu’il prenait, presque plus par devoir que par choix personnel. Bien souvent, il se sentait engagé pour les êtres qu’il entraînait avec lui : ses collègues, sa famille, ses amis.
Il avait appris, avec l’expérience, à faire preuve de bon sens et à pondérer ses décisions selon un traditionnel rapport bénéfice/risque. Mais, malgré cette exigence d’objectivité et la consultation systématique de son entourage, il savait que, au final, les décisions se prenaient seul, en son âme et conscience.
Pour ce qui était de la conscience, Innocents savait bien maintenant que si le bénéfice perçu se devait de dépasser le risque, il lui était bien souvent nécessaire d’élargir les champs de son évaluation comme on le fait de ceux du possible. Il l’avait éprouvé il y a quelques mois, lorsqu’il il avait mis sa carrière en jeu pour sauver son site de production et les emplois de ses salariés. Rétrospectivement, il se disait qu’au-delà du rationnel, il y avait comme un grain de folie dans son «pari ». Mais en fait, il avait tout simplement vu loin, comme l’exigeait son métier d’homme, allant au-delà de son confort immédiat ou de ce que seuls ses yeux lui permettaient d’observer. Il avait écouté ce qu’à la fois son âme et sa conscience lui avaient dicté. Comme le renard au Petit Prince lorsqu’il lui dit : « l’essentiel est invisible au regard, on ne voit bien qu’avec le cœur ».
Il avait, de ce fait concilié « son métier de manager » et « son métier d’homme », certes à l’encontre des lieux communs et des idées toutes faites, qui faisaient rimer trop souvent manager avec tueur, plutôt qu’avec monde meilleur.
Lui était ainsi, à s’inscrire en toutes circonstance dans un rapport d’équilibre et de conciliation plus que d’opposition entre risque et bénéfice. Le risque était perçu à ses yeux comme l’opportunité d’un bénéfice futur, plus que comme une menace. Il conciliait ainsi, et aussi, les bénéfices premiers et les bénéfices induits à terme, toute en réduisant les possibles dommages indirects ou collatéraux. Il savait bien que ses pairs, dirigeants d’entreprises le prenaient pour un doux dingue. Les uns incapables d’investir avec pour seul objectif de maintenir un ordre établi, chimérique dans un monde ouvert. Les autres, en perpétuel mouvement, s’aliénant des racines du passé dans leurs décisions engageant le futur de leur entreprise.
Drôle de patron que cet Innocents, suscitant l’incompréhension de ses pairs et l’admiration de ses collaborateurs !
Cette exigence d’équilibre et de pondération à laquelle il s’adonnait n’était pas aisée. Il percevait bien que la décision « en âme et conscience » exigeait de lui plus qu’une totale absence de complaisance, mais aussi qu’il se rapprochât de son véritable « être soi ».
Et c’est bien là que souvent se situait le cœur de la réflexion. Car, s’il était des circonstances et des contextes dans lesquels chacun de nous était soi-même, il en existait bien d’autres où nous ne l’étions pas : plus qu’une « double vie », nous menions tous un « double Je ». Ce « double Je » qui fait bien souvent de nous un humain en représentation, dans la peur plus ou moins consciente du jugement, du regard de l’autre. Et c’était bien cette crainte qui nous éloignait de l’Homme libre que nous rêvions tous de devenir. Innocents le savait bien : il était souvent très difficile de s’affranchir des conventions morales, familiales, sociales et bien sur professionnelles, pour laisser son âme profonde s’exprimer.

En invoquant la parabole du Renard, Innocents pensait bien sûr au Petit Prince, innocent comme le prénom que lui avaient donné ses parents. Etre soi signifiait-il se rapprocher de l’enfant qu’il avait été alors qu’il n’était pas encore entré dans un des divers rôles qu’il allait adopter par la suite ? Devenir adulte signifiait-il inévitablement devenir autre à force de se compromettre? La Rochefoucauld, lui avait appris que la question résidait bien moins dans la difficulté à pouvoir être soi, que dans la volonté forte à le devenir.

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Innocents avait très mal vécu les aventures et les événements qui avaient entaché sa vie ces derniers mois. Ainsi, de l’accueil suspicieux qu’il avait reçu de certains de ses collègues, alors qu’à force d’obstination et de négociation (que d’aucuns auraient pu qualifier de naïve), il avait réussi à sauver plus d’emplois dans son entreprise qu’il n’existait de force créative dans la structure. Il avait souffert également quand, voulant à tout prix sauver le club d’équitation dans lequel il montait depuis des années, il s’était vu mettre au banc des accusés par ceux la même qui le portaient aux nues jusqu’alors. Ils manifestaient leur peur à peine voilée de la perte de pouvoir pour assouvir un fameux : « sauvons-nous d’abord ».

Il était maintenant convaincu qu’une attitude plus tranchante lui serait nécessaire pour se protéger à l’avenir d’une éventuelle mise en danger. Avec un peu de recul, l’attitude de ce fameux Directeur Commercial, qu’il avait pourtant lui-même si souvent critiqué, lui semblait être la solution à ses malheurs. Se montrer fort, ferme, impérieux voire péremptoire était la solution à n’en point douter. Un peu de saine manipulation, de juste division des troupes pour mieux y régner, de mise devant le fait accompli… Tout cela lui semblait autant de solutions pour servir une fin que justifieraient ces moyens. Il pouvait bien y avoir quelques dommages collatéraux : c’était bien là le moindre prix à payer !

Sur ces entrefaits, Innocents, à l’instar du fameux Hector dans un de ses fameux voyages (1), avait décidé de prendre un peu de la distance nécessaire à sa réflexion. Il en opéra une retraite de quelques jours auprès d’un sage et très âgé ailleul qui l’avait autrefois nourri de ses conseils, pour se remettre de ses chagrins d’enfants. Il était bien décidé à lui exposer son plan.
Dès son arrivée, il exposa ses idées et son plan au vieil homme.
Quelle ne fut pas sa surprise quand le sage, après l’avoir longuement écouté, qualifia son comportement de nauséabond et rabaissa sa réflexion au rang de celle d’un terroriste !
L’homme avait même ajouté :
« Connais-tu les commandements du parfait terroriste ?
1- N’avoir qu’une idée. A partir de deux idées on commence à réfléchir… Or, le fanatique sait, il ne pense pas
2- Détruire ce qui s’oppose à cette idée. Ne jamais admettre des points de vue différents, encore moins divergents
3- Abattre ceux qui s’élèvent contre cette idée. Les contradicteurs ne méritent pas d’exister car ils représentent un danger pour l’idée : la sécurité de l’idée !
4- Considérer que l’idée vaut mieux qu’une vie, y compris la tienne. Etre fanatique c’est avoir rencontré une valeur comptant d’avantage que les individus
5- Ne pas regretter la violence car elle constitue la force agissante de l’idée. La violence a toujours les mains propres même si elle dégouline de sang.
6- Estimer que toutes les cibles touchées par ta juste violence sont coupables. Si l’une d’elle se trouvait par hasard être d’accord avec toi, le terroriste qui s’est immolé, alors ce n’est pas une victime innocente, c’est un deuxième martyr.
7- Ne pas laisser entrer l’hésitation en toi. Dès que tu sens qu’un scrupule s’infiltre, tire ! Tu tueras également le doute et la question. A bas l’esprit critique !
Crois-tu être capable, mieux, désireux de les adopter ? » (2)

Innocents, accablé de s’être laissé emporter par sa colère et ses désirs de revanche, mais si léger d’avoir retrouvé sa saine conscience réfléchit cette fois ci plus sainement et tira de nouveaux enseignements.
L’herbe est peut être toujours plus verte ailleurs, dans le pré d’à côté. Pourtant le fait de se fuir comme on fuit son champ, ne nous garantit pas que l’herbe soit que grasse et meilleure « là bas » : les chardons y seront sans nulle doute nombreux. Les manger, les avaler feront de toi un homme aigri, blessé et en mauvaise santé. Le fait de penser que ça n’ira pas mieux ici ne signifie pas obligatoirement que ça ira mieux ailleurs ou dans le costume d’un autre.
Bien loin d’être un béat sédentaire, ou un lâche nomade qui fuit, il convient alors d’être tout à la fois un être qui réconcilie l’hier, l’aujourd’hui et le demain : un Homme qui « déploie son optimisme dans l’espace, tout en le plantant dans le temps… ».

(1) «le voyage d’Hector » Francois Lelord
(2) Tiré d’« Ulysse from Bagdad » d’Eric Emmanuel Schmidt

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Bien décidé à s’extraire enfin de la morosité interne dans laquelle l’avaient plongé les affres de ses désillusions professionnelles successives (souvenez-vous, sa retraite marine hors saison), Innocents s’apprêtait alors à rejoindre le lieu qui l’avait porté. Mais aussi, qu’il avait porté de puis tant d’années : son club d’équitation.
Cavalier émérite et pratiquant fidèle, Innocents, à force d’investissement personnel ces quinze dernières années, avait réussi à hisser cette petite structure aux tous premiers rangs nationaux. Cavalier brillant le week-end, référent technique la semaine, entraîneur remarquable et remarqué de l’équipe des jeunes champions, pourvoyeur de fonds de tous temps grâce à ses multiples relations professionnelles, ne disait-on pas de lui au sein du bureau de la section : « Mr Lesmainspleines, vous portez bien votre nom ! Et pourtant Dieu sait si ça n’est pas facile quand on serre les rennes ! Vous méritez grandement la rémunération qui vous est allouée pour votre investissement. Vous devriez être déclaré d’utilité publique pour votre valeur ajoutée ».
L’humour était là, l’ambiance chaleureuse et la bonté divine n’avait pas grand-chose à faire là dedans….En tous cas, Innocents roulait enfin vers un milieu dans lequel il se sentait bien, un endroit serein, loin des affres mercantiles de l’entreprise. « On dira ce qu’on voudra, se disait-il, mais le milieu associatif, ça a du bon ».
Et pourtant, c’est justement là qu’il aurait dû méditer cet aphorisme de Delatour : «On est sans doute paradoxalement plus en sécurité en cultivant la vigilance par temps de tempête, qu’en se berçant dans l’inconscience par temps calme ».

Alors qu’Innocents entrait au Club, bienheureux, sa selle et son porte documents sous le bras comme la fleur au fusil, il releva immédiatement quelque chose d’inhabituel.
Les visages des membres du bureau étaient fermés. Leurs regards bien plus concentrés à vérifier avec minutie le brillant de leurs bottes de cuir et la souplesse de leur cravache, qu’à sourire à leur bienfaiteur qui entrait dans la pièce.
La réunion commença dans une ambiance aussi légère que le plomb. Le Président prit gravement la parole : « le club connaît une situation financière catastrophique et sans précédent. Les investissements récents et les retards accumulés dans le nombre d’adhérents nous placent dans une situation précaire. Elle nous conduira inévitablement à l’arrêt de nos activités si nous ne faisons rien… » . Innocents, en Saint Bernard, intervint sans attendre et sans plus réfléchir : « il existe peut être des erreurs dans notre gestion. Epluchons les comptes, réétudions les opérations, et nous trouverons forcément une façon de nous débarrasser de cette épée de Damoclès. Si vous en êtes d’accord je me charge de cela dès ce soir. »
Epée de Damoclès avait-il dit… Il ne vit pas celle qui le frappa dans la seconde qui suivit quand le président lui répondit : « il s’agit bien de cela, Mr Lesmainspleines ! Vous êtes le membre du bureau qui reçoit la plus grosse rémunération. Allez, ne faites pas le…, naïf ; vous le saviez au moins ?! Nous devons faire des économies. Nous comptons sur vous pour réduire votre rémunération de deux tiers ? ».

Innocents fut comme assommé, abasourdi, anéanti. Jamais, même dans l’entreprise, il n’avait connu une telle mise devant le fait accompli. Il était sommé en public de travailler autant pour gagner moins… Après tant d’années, dévoué à sa tâche, fidèle à l’association, quel odieux ultimatum!
Il apprit dans les minutes qui suivirent que s’il n’accédait pas à cette demande, un courrier recommandé mettant fin à ses activités au sein du Club partirait dès le lendemain. « Il n’y avait pas d’autre solution. ». Et c’est précisément ce qui se passa dans les jours qui suivirent cette terrible soirée…

Décidément se dit il, « je comprends vite, mais il faut m’expliquer longtemps ». Il se le tint pour dit suite à cette bonne leçon d’ingratitude. Mais il saurait la retenir et en faire bon usage à l’avenir, parce qu’à son âge, il avait d’ores et déjà décidé de remonter à cheval.

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Il est 9 heures ce 30 décembre, jour des Saints Innocents, lorsque s’ouvre la réunion du CE extraordinaire de la division française du Groupe PARADOXE.

PARADOXE est un groupe international de soins capillaires, qui tire son nom de son positionnement singulier : faire pousser les poils aux imberbes et les faire tomber à ceux dont le système pileux rappelle que l’homme descend du singe.

PARADOXE s’est régulièrement développé en France sur la mode du « je peux devenir ce que je ne suis pas » ou « exigez l’impossible ». La division a ainsi embauché jusqu’à 600 salariés au pic de son activité sur le slogan ; « PARADOXE, c’est pile poil ». Mais les affaires du Groupe ont mal tourné lors d’une malencontreuse inversion de formule, qui a rendu des imberbes totalement chauves, et des poilus comme des ours. Le Groupe a perdu des millions de dollars suite à une class action et a mis en vente des filiales étrangères pour éviter la faillite.

Une France fleuron

Innocent LESMAINPLEINES, le jeune quadra, patron de la division française depuis deux ans, est un homme heureux. Grâce à son management collaboratif, le soutien des équipes, une gestion rigoureuse et un marketing imaginatif, il a fait de la France la pépite du Groupe.
Fils d’un ouvrier et d’une institutrice, issu du rang, il est la fierté de ses parents : patron ! Et en plus, il a prouvé que l’on peut réussir, même en étant aimable. Une gageure lorsqu’il observe nombre de ses collègues dirigeants, plus guerriers que patrons

Un CE extraordinaire

Aujourd’hui est un grand jour. Non seulement c’est sa fête, mais au terme d’âpres négociations tenues secrètes pour ne pas inquiéter les salariés, il a réussi à convaincre les Américains de maintenir la filiale française. Certes aux dépens de trois divisions de l’Europe de l’Est… Quelle victoire dans un monde de globalisation. Comme quoi, initiative et créativité peuvent faire le poids face au low cost.

Aussi, c’est le cœur léger qu’il se prépare à présider le Comité d’Entreprise de ce jour, et partager son plaisir d’annoncer que tous les emplois sont maintenus. Et en plus, en internalisant les productions de l’Est, il doit recruter 100 jeunes dans cette région déprimée. Et enfin, il a les coudées franches pour mener une politique sociale innovante : plus de pointeuses et primes collectives plutôt qu’individuelles. Il a en effet convaincu les Américains que « travailler plus pour gagner plus » était moins performant que « travailler mieux pour produire mieux et donc…, gagner plus ». Nul ne doute qu’à l’applaudimètre, ils vont tous l’acclamer.

Un choc des intérêts

Trois heures plus tard, à la sortie du CE, Innocent a tout perdu… de son innocence. Il n’a plus qu’à méditer la maxime d’Alphonse KARR : « Rien ne sa passe jamais, ni comme on le craint, ni comme on l’espère ».

Le maintien des emplois ? Bof, lui a-t-on rétorqué. « C’est que nous, on attendait des retraites anticipées avec des indemnités. C’est qu’on veut profiter de la vie, nous… ». Et son père qui a développé un cancer après s’être fait « virer » à 57 ans, se sentant inutile alors que sa femme instit’ travaillait encore.

Le recrutement des 100 jeunes ? « Ils vont nous faire changer nos habitudes. Et puis, vous allez les payer moins cher que nous et ça va faire baisser notre intéressement… ». Et sa mère dont la vocation était d’apprendre pour transmettre et faire de ces jeunes des êtres debouts, autonomes grâce au travail.

L’arrêt des pointeuses ? « Mais c’est que nous on y tient à notre pointeuse. Comme ça au moins, on est sûr de ne pas être obligé de faire plus que le nécessaire ». Et lui de repenser à son égérie, Marthe KELLER dans « elle court, elle court la banlieue », stressée par la pointeuse et les horaires.

Quant aux primes collectives ! « Ca, c’est hors de question Monsieur LESMAINSPLEINES. On n’est pas des traders, mais si on passe en collectif, les jeunes, y vont nous faire baisser nos primes ».

Cette séance de CE reflétait le nom de la division qu’il dirigeait : PARADOXE, la bien nommée.

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Publié dans : Témoignages

le 27/12/2010, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • démaret dit :

    Ce texte est magnifique d’humanisme, celui qui permet la poésie, encore…

    Comment en cette période angélique pourriez vous le diffuser plus largement ?
    Car je pense qu’il existe encore quelques spécimen de cette espèce en voie de disparition et qu’ils doivent se sentir bien seuls voire, oubliés.

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