Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Immersion: l’illusion du journaliste caméléon O commentaire

Pour poursuivre la réflexion sur l’immersion -dans le quotidien des travailleurs précaires en l’occurrence puisque c’est celle qui connaît un certain succès en ce moment-, Et voilà le travail a demandé à Mathias Waelli de nous livrer sa conception de la pratique. Pendant cinq ans, le sociologue a travaillé aux caisses et dans les rayons de plusieurs hypermarchés, ce qu’il raconte dans Caissière … et après? (PUF, 2009). En sociologie, l’observation participante est formalisée et encadrée depuis belle lurette. Une piste à méditer pour la pratique journalistique.
L’observation participante a le vent en poupe. On pense bien sûr aux travaux de journalistes d’investigation, Florence Aubenas, Elsa Fayner et Günther Wallraff, mais aussi aux sociologues, toujours plus nombreux à se tourner vers l’ethnographie.

Cet engouement pour l’immersion va de pair avec une forte valorisation de l’expérience au détriment des postures surplombantes. Aujourd’hui celui qui sait, c’est d’abord celui qui a vécu… L’individu serait ainsi devenu la valeur refuge d’une société dont les repères se sont effondrés en même temps que le mur de Berlin. Un phénomène bien connu, cristallisé dans une image forte : l’apparition au journal de 20 heures, en lieu et place d’un expert sur le Proche Orient pour commenter l’actualité du Golfe, d’une ex-candidate d’émission de téléréalité, détenant sa légitimité de ses origines irakiennes.
Il devient donc aujourd’hui d’autant plus urgent de revenir sur l’observation participante que le contexte social lui est favorable. On se réjouit alors de voir que le regain d’intérêt pour le journalisme d’immersion suscite des discussions dans la profession. Un de leurs arguments nous renvoie d’ailleurs à un débat presque clos en sociologie depuis les années 90 : celui de la neutralité du chercheur contenu derrière l’opposition artificielle entre une posture d’observateur privilégié et celle du témoignage par introspection.

Vu de l’intérieur

L’un des apports de l’observation participante réside dans le fait d’offrir au chercheur un point de vue privilégié sur le terrain. Parce qu’elle suscite la confiance de l’enquêté (qui se sent mieux compris par celui dont il a le sentiment de partager les conditions de vie ou de travail), elle lui ouvre une fenêtre sur les tactiques, souvent clandestines, les résistances, qui font la richesse de la réalité sociale. L’exemple des sociologues en entreprise est sur ce point exemplaire. Les travaux de Nicolas Jounin, Fabienne Hanique mais aussi Robert Linhart avant eux, sans renier le poids de la norme, ne cessent de mettre l’accent sur ces petits aménagements qui rendent le quotidien acceptable, ou participent même à faire plier l’organisation.
Jusque là, l’observateur ne semble nullement obligé de puiser dans ses entrailles l’inspiration de ses analyses. Il détient pourtant dans sa propre expérience les ressorts d’une meilleure compréhension du social dont il aurait tort de se priver.

Vécu de l’intérieur

En effet, qu’on le veuille ou non, la confrontation au terrain suscite des réactions du chercheur, d’autant plus pertinentes à analyser qu’en cas d’immersion elles se rapprochent parfois du sentiment de ceux dont on cherche à comprendre les pratiques. Il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant toutes les sensations éprouvée sur le terrain. Pas davantage que celles d’un quelconque enquêté, toujours distinct des autres dans son histoire personnelle. Chacune d’entre elles constitue en fait une manière individuelle de réagir face à un objet commun.

Il s’agirait plutôt de prendre appui sur des intuitions, fruits d’une expérience de terrain, pour faire émaner des objets de recherche. Ainsi Nicolas Jounin, dans Chantier interdit au public (La Découverte, 2009), partant de son expérience infructueuse de recherche d’emploi comme jeune Français au profil atypique, démonte les mécanismes racistes d’embauche dans le BTP. Il puise alors dans sa différence, remise en contexte, ce qui constitue le quotidien de ses enquêtés (principalement des étrangers, parfois sans-papiers).

Ainsi, l’argument de la distinction entre l’expérience des enquêtés et des enquêteurs repose sur un double malentendu :
– Le postulat d’une nécessaire homogénéité des expériences et des pratiques des enquêtés. Or, les travaux par observation participante soulignent précisément les nuances et la variété des profils sociaux.
– Le déni du sujet observateur, comme si, le simple fait de ne pas le nommer suffisait à en effacer le point de vue.

Or, pour reprendre les termes de la sociologue américaine Arlie Russel Hochschild « le sujet est instrument d’objectivation. Finalement nous n’en avons pas d’autres ». Il vaut alors mieux l’assumer en re-contextualisant systématiquement les données d’enquête.

Ainsi la thèse que l’on défend ici c’est bien que l’expérience reste une forme féconde d’investigation, même si elle ne constitue pas la garantie d’un savoir objectif sur le monde (de quelle méthode pourrait-on l’affirmer de toute façon ?). L’expérience ne tient sa force de généralisation que d’une mise en perspective par la comparaison constante avec des données issues de multiples sources (entretiens, statistiques de seconde main, ouvrages scientifiques), un travail rigoureux et chronophage dont pensent parfois pouvoir se passer ceux qui se contentent de dire : je l’ai vécu !

Par Mathias Waelli, sociologue, ICD-Lara

Sur le sujet, lire L’immersion comme symptôme

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Publié dans : Actualité

le 21/03/2010, par Elsa Fayner

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