Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Il voulait simplement cette chose impossible, remonter dans son camion » 1 commentaire

mainkiecrit4Chronique de Marie-José Hubaud, médecin du travail, auteure de “Des hommes à la peine” (La Découverte, octobre 2008).

Une fois par semaine, j’allais dans la cimenterie au fond de la vallée, la route étroite serpentait pendant une vingtaine de kilomètres, tantôt au-dessus de la rivière, tantôt au milieu des bois. Chaque fois que je croisais un camion de la cimenterie, je n’en menais pas large. À un moment ou à un autre de la journée, quelqu’un me disait « ah ! c’est vous que j’ai croisée l’autre jour, je vous ai fait un signe mais vous ne m’avez pas reconnu… » Et moi je répondais « vous rouliez beaucoup trop vite pour ça ! » Ils avaient un petit rire, ou ils haussaient les épaules, cette route, ils la connaissaient comme leur poche, dans leurs camions, ils étaient chez eux, il ne pouvait rien leur arriver.

Un jour d’hiver, dans un virage, un camion avait dérapé sur une plaque de verglas et avait basculé dans le ravin. Le chauffeur, Jean Pin, avait été hélitreuillé et transporté inconscient à l’hôpital de Grenoble, multiples fractures, hémorragie interne. Je le connaissais bien, il faisait partie du CHS (comité d’hygiène et sécurité). C’était un des plus anciens chauffeurs poids lourd, les autres l’écoutaient, il était très concerné par la sécurité et la prévention des risques. Il avait quarante-huit ans, un physique de coureur de fond, sec et musclé et le regard aigu des montagnards qui ne se lient pas facilement. Il avait une sorte de tic amusant, il sifflotait. En réunion, c’était sa façon de dire qu’on s’était engagé dans une voie sans issue.

Quand il venait passer sa visite, il sifflotait en arrivant, il sifflotait en repartant. Entre les deux, on bavardait un peu. Il avait commencé à travailler à quatorze ans avec son père bûcheron. C’était là, dans les forêts de La Chartreuse qu’il avait appris à reconnaître les chants des oiseaux. Quand il parlait des oiseaux, il devenait quelqu’un d’autre, il devenait bavard, le sujet était inépuisable. Il connaissait leurs chants et leurs cris d’alerte, les oiseaux faisaient partie de sa famille. « Si je fais « chuck-chuck-chuc », ou « pink-pink-pink », vous pensez à qui?» Je ne savais jamais. « C’est le merle voyons, celui qui ressemble à un grand-père à moustache avec les brins d’herbe qui dépassent de son bec ». Je ne savais pas non plus que le roitelet avait un cliquetis haut perché, fin et pénétrant, ni que la mésange gazouillait, tandis que la chouette épervière chuintait, « huèkhuèkhuèk… kviit-kviit »

Bûcheron, c’était un métier très physique, il avait été à dure école et pas seulement parce qu’à cette époque-là, il n’y avait pas le matériel d’aujourd’hui, mais parce que son père buvait. Un jour, son père avait mal calculé son coup et l’arbre était tombé du mauvais côté, mais quelques secondes avant que l’arbre ne s’abatte, un geai tout près de Jean Pin avait poussé un cri aigu, son cri de rapace pour effrayer ou avertir d’un danger, il avait fait un bond en arrière, son père lui, s’était retrouvé coincé sous une énorme branche. Il y avait eu un blanc, il serait toujours incapable de dire comment il avait fait pour le sortir de là, mais il y avait une chose dont il se souvenait très bien, c’était là, au milieu des hêtres et des pins, qu’il avait fait le serment qu’il ne serait jamais bûcheron.

Jean Pin avait passé le permis poids lourd à l’armée et tout de suite après il avait été embauché à la cimenterie. Il allait toujours dans les bois, « mais maintenant c’est pour les champignons, marcher dans les bois au lever du jour, vous voyez ce que je veux dire… »
Quand il était venu passer sa visite de reprise à la fin de son arrêt de travail (six mois d’hôpital, six mois en centre de rééducation), j’avais failli ne pas le reconnaître. Il avait pris quinze kilos, il marchait avec une canne, son bras droit pendait raide à son côté, il me regardait fixement, emmuré dans son silence. Il ne voulait pas être reclassé ni être reconnu travailleur handicapé, il voulait simplement cette chose impossible, remonter dans son camion.

Le patron m’avait dit qu’il ne le laisserait pas tomber mais tous les essais de reclassement échoueraient, Jean Pin ne ferait jamais le deuil de son camion, je ne l’entendrais plus jamais siffloter. Il avait été licencié, ses collègues me parlaient parfois de lui, il vivait maintenant dans une cabane dans les bois, certains disaient qu’il s’était remis à siffloter, d’autres qu’il s’était mis à boire.

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Publié dans : À l'usine | Témoignages

le 10/04/2009, par Elsa Fayner

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