Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Il lui fait sentir tous les jours qu’elle bénéficie d’une mesure d’exception » 1 commentaire

Chronique de Marie-José Hubaud, qui était médecin du travail, auteure du très beau livre “Des hommes à la peine” (La Découverte, octobre 2008).
mainkiecrit2Je prends le dossier, je dis bonjour Madame C, entrez, asseyez-vous…
Je l’ai vue plusieurs fois l’année dernière, elle est secrétaire dans un cabinet juridique. Toute la journée, elle tape des courriers, les écouteurs du dictaphone sur les oreilles, c’est un travail répétitif à forte astreinte visuelle. Elle a un visage assez rond avec des yeux très noirs, deux plis aux coins des lèvres. Elle n’a pas l’air commode, enroulée sur elle même, repliée sur son secret, cancer du sein.
Elle avait été opérée à Lacassagne, les mots étaient écrits là sur le compte rendu d’anapath (anatomie pathologique), elle m’avait tendu la feuille à demi pliée comme si elle avait voulu empêcher les mots de lui sauter à la figure. Elle avait eu un petit soubresaut au niveau des épaules, il avait gagné le bas de son visage qui s’était mis à trembler.

Son médecin lui avait dit que le moment était venu de reprendre le travail, mais, elle, elle ne savait pas…
J’étais allée voir son employeur pour mettre en place la reprise dans le cadre d’un mi-temps thérapeutique. Le moins que je puisse dire c’est qu’il n’avait pas été très enthousiaste. Mais j’avais réussi à faire pencher la balance en mettant en avant les exemples que j’avais où cette formule avait parfaitement fonctionné et la certitude que j’avais qu’à terme, la salariée reprendrait son poste à plein temps. (Je n’étais en fait sûre de rien, Madame C avait beaucoup de mal à refaire surface).
Elle disait que son travail la fatiguait et que son patron était dur avec elle, il lui faisait comprendre tous les jours qu’il avait eu à son égard une mesure d’exception qui pesait sur le cabinet. Quand Madame C avait repris le travail, ses collègues avaient été gentilles, puis elles avaient pris une certaine distance, à croire que je suis contagieuse, avait-elle dit. En dehors du travail, Madame C n’avait pas de soutien. Divorcée, sans enfants, elle vivait seule dans une maison à la campagne.
Les visites se déroulaient toujours de la même façon, elle pleurait, je l’examinais, je regardais les résultats d’examen et on parlait de son travail, du fait qu’elle ne se sentait pas encore prête à reprendre à plein temps (le mi temps thérapeutique avait été prolongé mais son employeur s’impatientait, c’est le moins que je puisse dire). Elle me disait à quel point la solitude lui pesait, tout lui pesait… Un jour où elle avait beaucoup pleuré, elle m’avait dit qu’elle avait peur de ne pas y arriver, et non elle ne voulait pas consulter. J’avais dit sans réfléchir « et si vous preniez un chien ? »
Elle n’est pas allée consulter un psy mais elle est allée chercher un chien à la SPA, un bâtard frisé marron (elle m’avait montré une photo). Elle avait pris l’habitude de faire des promenades en forêt avec son chien. C’était comme ça qu’elle avait rencontré un homme qui promenait son chien lui aussi. « Il est marié de son côté, mais personne n’est parfait n’est-ce pas… »
Aujourd’hui ses yeux sourient, elle dit que tout va bien… Elle a repris du poids, son corps est plus souple, délié presque, sur son sein droit la cicatrice court comme une couture grossière de couleur rose. Elle se rhabille, elle regarde autour d’elle :  » Tiens, vous avez changé le bureau, c’est mieux comme ça ! »

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Publié dans : Témoignages

le 29/05/2009, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • Priscilla dit :

    Très beau témoignage, suffit parfois de choses simples et d’un petit coup de pouce pour que tout s’enchaine…

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