Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Il est très inquiet pour Mathieu, il le trouve « ramolli » » O commentaire

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière.

Mathieu est responsable qualité dans un laboratoire de recherche pharmaceutique. Ses responsabilités professionnelles sont énormes, ses déplacements à l’étranger nombreux, ses participations à des conférences fréquentes.
Tout a basculé il y a maintenant deux ans. De violents maux de tête avec une perte de l’équilibre l’obligent à consulter son médecin traitant, qui diagnostique bien vite une tumeur maligne au cerveau. Il est opéré, supporte une chimiothérapie lourde. Des crises d’épilepsie, séquelles de l’intervention, apparaissent et persistent malgré la mise en place d’un traitement. Après dix mois d’arrêt de travail, Mathieu veut reprendre son activité. Je le laisse reprendre mais en  mi temps thérapeutique. Je demande avec son accord qu’il ne fasse pas pour le moment de déplacement.
Quelques semaines plus tard, Jacques, le responsable de l’unité me contacte : il est très inquiet pour Mathieu, il le trouve « ramolli », prétend qu’il fait des erreurs dans ces rapports. Je conseille d’attendre un peu, que la reprise est récente… Je vois évidemment Mathieu fréquemment, il ne se plaint de rien si ce n’est de crises d’épilepsie de temps à autre, mais pas au travail. Il me dit travailler sans aucunes difficultés, et être ravi de son retour dans son laboratoire.
Trois mois plus tard, je vois Alexandre en visite médicale. C’est l’un des collègues de Mathieu, avec qui il vient d’animer une table ronde lors d’un congrès. Alexandre est soucieux, il me dit être désormais persuadé que Mathieu est très « diminué ». Ce congrès a été une catastrophe, Mathieu répondait n’importe quoi, il était à côté de la plaque. De plus, même sur le plan de la vie pratique, Alexandre a été obligé de l’aider, de le guider dans les déplacements.
Jacques, informé des  incidents  au congrès, me dit être désormais certain que Mathieu a une baisse importante de ses capacités intellectuelles, il me fournit des tas d’exemples… il ne sait que faire, mais pose clairement la question du maintien de Mathieu à ce niveau de responsabilité. Jacques a fait part de ses doutes à Mathieu qui a fait une crise d’épilepsie dans son bureau.
Je revois Mathieu après un nouvel arrêt de travail. Ses crises d’épilepsie sont fréquentes, il est très inquiet pour son avenir professionnel. J’aborde la question des performances intellectuelles : il a conscience d’avoir des pertes de mémoire, et de ne plus pouvoir réaliser certaines tâches difficiles. Je le dirige vers son neurologue qui ignorait tout des difficultés dans le travail. Il fait des tests qui confirment l’existence d’une déficience intellectuelle, et la présence d’une petite métastase. Son état de santé s’aggrave très vite. Il décède à l’âge de 45 ans.

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Publié dans : Témoignages

le 24/12/2009, par Elsa Fayner

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