Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

«Le plus dur à réécrire, c’est la scène érotique» 13 commentaires

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Judith (1), 35 ans, corrige et réécrit de chez elle, à Paris, des romans à l’eau de rose.

Depuis cinq ans, je réécris des « sentimentaux », des romans à l’eau de rose. Au début, certaines répliques me faisaient rire, notamment celles du genre  » – Qu’est-ce que j’ai dit de drôle ? »,  » – Rien, c’est juste que j’étais en train de penser exactement la même chose… » « Alors, on est vraiment en phase tous les deux… ».

Clichés et incohérences

Mais, j’ai rapidement déchanté, tellement c’est répétitif et bourré de clichés : quand l’histoire se passe en Afrique, les enfants courent systématiquement sur le sable, entre les huttes, pendant que l’héroïne apprend aux vieilles femmes, édentées et en boubous, à se maquiller. Cette même héroïne – infirmière, photographe ou archéologue – est généralement blonde aux cheveux d’or ou rousse comme un soleil flamboyant, quand sa chevelure n’est pas noir comme jais. Le type, lui – de préférence un supérieur hiérarchique -, a les muscles ciselés, durs comme de l’acier, et la peau mordorée. Sans parler des phrases qui ne font jamais plus de trois mots, des passages totalement incohérents ni de l’abondance de points de suspension et d’exclamation. Cela dit, le plus dur à réécrire, c’est la scène érotique, celle qui arrive aux trois quarts du livre. Certains auteurs prennent tellement de pincettes que personne ne comprend que les protagonistes font l’amour, alors que d’autres n’hésitent pas à accumuler les « vagues de plaisir » et les « coups de boutoir ».

« Je travaille comme un robot »

Dans tous les cas, je délaie, je coupe, je trouve des variantes et des synonymes, mais ça reste assez désespérant. Je travaille comme un robot, sans plaisir. J’attends toujours la dernière minute pour m’y mettre, pour être sûre d’être obligée de m’y consacrer. Je m’enferme chez moi, avec ma Thermos de thé, mon canari, mon ordinateur, et je ne sors presque plus pendant cinq jours.

Des éditeurs qui ne lisent pas

Une fois le manuscrit corrigé et renvoyé, il arrive que des auteurs fassent un scandale. Surtout quand ils pensent qu’ils sont poètes. Les éditeurs ne comprennent d’ailleurs pas toujours non plus l’intérêt de la réécriture. Parce qu’ils lisent rarement les romans qu’ils publient. Ils se concentrent sur l’emballage, la couverture, le titre. Une fois, un livre a été appelé « L’aventurière des Caraïbes », alors qu’il n’y avait ni aventurière ni Caraïbes dans l’histoire. Ca arrive souvent. Et quand les éditeurs se réunissent pour parler des mauvaises ventes, ils finissent toujours par décider de changer le logo de la collection. Ou la maquette. Jamais le contenu.
Le seul intérêt de ce boulot, c’est qu’il est bien payé – environ 600 euros pour un roman de 300 pages – et qu’il m’a permis de reprendre des études à côté. J’adore les livres et je pensais être attirée par l’édition. Je cherche maintenant à changer de voie.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressé.

Be Sociable, Share!

Publié dans : À la maison | Témoignages

le 27/09/2011, par Elsa Fayner

13 commentaires

  • C. Sauvage dit :

    Lecteur assidu de votre blog, j’ai tellement ri à la lecture de ce post (faudrait-il en pleurer?) que je me suis permis de le « partager » sur Facebook. Bravo pour cette histoire et d’autres plus cruelles sur le travail que je découvre toujours avec un grand intérêt.

  • Boisard Pierre dit :

    C’est aussi ça le travail actuel, loin des clichés, même si, dans ce cas, Judith fait un usage abondant des clichés littéraires.
    Je m’étonne qu’elle trouve que 600 euros pour 300 pages, c’est bien payé. Deux euros la page, c’est une misère ! Ne serait-ce pas 6000 euros ? L’eau de rose vaut bien cela.

  • secondflore dit :

    Gros titre dans un dossier de Stratégies, voici quelques années :
    « Editeurs, ne négligez pas le contenu ! »
    (il s’agissait des éditeurs de presse, m’enfin…)
    (j’aurais dû l’encadrer)

  • juju dit :

    Chic, je sais où est ma voie maintenant….Ecrire un blog à l’eau de rose….Mes lecteurs vont se régaler…Oui, comme dit monsieur, monsieur..enfin celui du dessus, 600 euros pour 300 pages, ça n’est pas cher payé la page…Je dirais bien quelque chose d’osé….

    Je vais me lancer aussi et raconter ma pauvre histoire de vendeuse, brimée par son patron qui l’oblige à coucher tous les jours avec lui..Enfin, disons que depuis 15 ans que je travaille avec lui, les « scènes de lit à l’eau de rose » se font de + en + rares…Maintenant, il découche souvent – je dois être trop vieille maintenant -..On le voit de moins en moins au boulot.. Ma collègue et moi, on se coltine les clients, de vieux beaux riches mais pas beaux…

  • Le Monolecte dit :

    Question con : pourquoi elle n’écrit pas directement des histoires à l’eau de rose? Ça serait mieux, non?

  • Candace dit :

    Et voilà George Orwell revient par là où on ne l’attendait plus (ça date 1984…), On se croirait presque dans les imprimeries automatiques du Minitruth à l’emballage de « ces ouvrages vendus sous le manteau dans des emballages scellés » aux jeunes Proles en rut

  • toto dit :

    Et ce sont des femmes ou des hommes qui écrivent ces romans ?…

  • Charles dit :

    C’est vrai que 2 € la page, ça fait pas lourd. Mais quand on abat 300 pages en une semaine, ça fait un salaire mensuel assez sympa finalement. le tout étant d’avoir assez de contrats pour travailler autant. et il ne s’agit que de réécriture ou de traduction (c’est déjà plus dur), pas de création pure ex nihilo.
    Je connaissais une fille qui faisait ce boulot pour une célèbre maison d’édition dans ce créneau, et eh effet, elle disait que c’était consternant de banalité et de platitude.
    Perso, je bosse pour un magazine à raison de 100 € la page, mais il s’agit d’articles de recherches historiques où je fais tout : photos, texte, illus infographiées… Et on me publie à raison de 4 pages par mois…

  • Octavia dit :

    Cet article est entièrement du pipeau. Je travaille dans le roman sentimental depuis des années et je peux vous assurer que cette personne n’écrit pas des romans sentimentaux. Elle ne les réécrit même pas, elle les traduit. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Et entendre dire qu’elle le fait en cinq jours, c’est le bouquet. C’est un travail qui prend trois mois à temps plein. Pourquoi ne contrôlez-vous pas les pseudos témoignages que vous publiez ?

  • DF dit :

    @Monolecte: certains éditeurs spécialisés dans ce genre, Harlequin par exemple (basé au Canada), n’acceptent tout simplement pas de manuscrits en français (english only). Et il n’est pas certain qu’un auteur touche ne serait-ce que 600 euros, rapidement, sur un manuscrit qu’il aurait lui-même écrit, vu le niveau des droits d’auteur. Reste le métier de nègre, sans doute plus rétribué.

  • Litchee dit :

    « Et il n’est pas certain qu’un auteur touche ne serait-ce que 600 euros, rapidement, sur un manuscrit qu’il aurait lui-même écrit »

    Heu, d’accord je ne connais rien au milieu des romans sentimentaux, mais dans le roman d’aventure/SF/fantasy, l’avance est de 1500 euros MINIMUM (pour un débutant par exemple). Ca m’étonnerait que les éditeurs descendent plus bas…

  • concombre masqué dit :

    Mais pourquoi ne prennent-ils pas de bons auteurs pour écrire ce genre de roman ? Je suis sûre qu’on peut faire des bons romans érotiques… J’ai tellement ri à la lecture de l’article que j’ai fait tourner le lien dans tout l’open space… Moi qui fait également un job débile de copier/coller et relecture (à l’inverse de notre pseudo judith, c’est très mal payé)… Je comprends sa peine !

  • concombre masqué dit :

    Et pour mettre mon grain de sel, j’ai bossé pour une grosse encyclopédie (dont je ne cite pas le nom hein) et le travail de recherche, vérification, écriture etc. est payé 100 euros par article/définition… Pas terrible comme salaire mais le travail est passsionant !

Poster un commentaire

Parité et conseils d’administration

Île-de-France : des inégalités de revenus centralisées

Ce site est hébergé par Art is code et propulsé par Wordpress.

Témoignez !

Votre travail vous interpelle, vous choque, vous l’avez vu évoluer et vous souhaitez le raconter, écrivez-moi, votre récit sera peut-être publié.