Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

France Télécom: « Comme chez les militaires, la direction effectue des manoeuvres » 3 commentaires

philippedaveziesEntretien avec le Dr Philippe Davezies, enseignant-chercheur à l’Institut universitaire de médecine et santé au travail de l’Université Claude Bernard Lyon 1.

Et voilà le travail- D’où vient le malaise actuel au travail, d’après vous qui êtes intervenu dans des entreprises comme France Télécom?

Philippe Davezies- Le travail est aujourd’hui attaqué du côté des valeurs. Car, comme le dit le philosophe Paul Ricoeur, le travail est porteur d’une proposition de monde. Ce n’est pas que les salariés se l’approprient : ils ne le façonnent pas à leur goût, mais ils y ajoutent une part d’eux-mêmes. Dans leurs gestes quotidiens se joue bien autre chose qu’un simple enjeu technique. Ils ne produisent pas seulement de la valeur marchande, comme le demande leur direction. C’est un monde social qu’ils produisent. Ils ne travaillent pas un simple objet matériel, mais un objet traversé d’enjeux psychologiques et sociaux, qui activent chez eux le besoin d’y répondre, ou non. Il s’agit de s’adresser aux collègues, au monde extérieur, de faire écho à des souvenirs, etc.
D’ailleurs, plus les salariés sont expérimentés, plus se nouent aux enjeux techniques des enjeux psychologiques et sociaux. Mais ces dimensions restent invisibles pour la hiérarchie, elles ne sont pas valorisables dans les évaluations.

Quelles en sont les conséquences ?
Le désengagement des hiérarchies vis-à-vis des modalités du travail fait partie des mouvements des dernières décennies. Mieux vaut, à l’extrême, ne pas connaître le métier pour encadrer. Résultat : les managers ne peuvent s’appuyer que sur des statistiques pour savoir quel est le travail accompli par l’équipe, et par chaque salarié. Ils ne connaissent rien au metier, à son contenu concret, aux adaptations necessaries pour le pratiquer.
Le principe est alors de se concentrer sur le plus mauvais pour mettre la pression, indirectement, sur toute l’équipe. Or, il peut s’agir d’une personne qui va mal à ce moment-là, qui a des problèmes de santé ou de famille. Par exemple, les femmes craquent souvent quand elles doivent s’occuper d’un parent en fin de vie. Il devient dur pour elles de tout tenir.
Car le travail est dimensionné pour les gens qui sont en pleine possession de leurs moyens. Dès qu’une personne va moins bien, elle travaille moins bien. C’est une spirale. Parfois, la hiérarchie prend des mesures pour l’aider, mais celles-ci –la décharger de travail, lui donner les miettes des autres, etc.- ne font qu’accroître le processus de dévalorisation personnelle.

Vous l’avez observé dans des entreprises comme France Télécom ?
Comme ailleurs… Mais, dans ces grandes entreprises qui ne sont pas soumises à des menaces particulières, on assiste en outre à un phénomène étrange. La direction fonctionne comme un état-major militaire en temps de paix, qui simule des situations de guerre, qui effectue des manœuvres pour s’y préparer. Cela revient, en entreprise, à travailler la flexibilité. Les réformes de structure se succèdent. Les organisations se modifient brutalement. Du jour au lendemain, un centre d’appels performant est délocalisé à l’autre bout du pays alors qu’il embauchait encore une semaine plus tôt : personne ne savait qu’il allait disparaître.

Manœuvrer pour se préparer à quoi ?
C’est difficile à savoir. Il s’agit peut-être d’assouplir les salariés, pour qu’ils deviennent plus réactifs, plus high-tech, plus adaptés au marché. L’idée pourrait être de flexibiliser au maximum pour se débarrasser des fonctionnaires, sortir de cette ambiance service public, pour le jour où viendrait une concurrence énorme, alors que, pour l’instant, ce n’est pas le cas. Cela paraît pourtant décalé.

Propos recueillis par Elsa Fayner.

Sur France Télécom:

Sur les risques psycho sociaux, le stress et les suicides au travail:

Plus générales, des réflexions sur l’évolution du rapport au travail aujourd’hui:

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Publié dans : France Télécom | Néo-management | Travail, souffrance ou d'émancipation?

le 21/09/2009, par Elsa Fayner

3 commentaires

  • aétius dit :

    quand on prend du recul, qu’on se sent investi d’une parcelle de l’autorité de la nation, et qu’on voit combien d’entreprises ont ce fonctionnement égoïste et schizophrène, qu’on met ça bout à bout avec d’autres phénomènes délétères (les délocalisations massives, l’étranglement des fournisseurs, la manipulation publicitaire, le lobbying intensif, l’évasion fiscale, la corruption, le trucage des comptes, les magouilles boursières…), ça fait beaucoup de motifs de nationalisation pour cause de haute trahison sociale…

  • Morville dit :

    pour poursuivre dans la métaphore militaire : la direction de France Télécom a imposé, évidemment sans aucune concertation, le principe du « Time to move ». L’objectif ? Imposer à tous les cadres l’obligation de changer de poste professionnel ou géographique, tous les 3 ans.
    On attend toujours l’explication de la rationalité économique d’un tel diktat. Rappelons que le seul précédent est l’obligation faite aux officiers de l’armée française de changer de garnison tous les trois ans…
    Pierre Morville, délégué syndical central du groupe France Télécom pour la CFE-CGC / UNSA et membre fondateur de « l’Observatoire du stress et des mobilités forcées » de FTO

  • Elsa Fayner dit :

    A ce sujet;
    Lire le tract Time to move de FO (novembre 2008) : ou va voir là-bas si j’y suis: http://pagesperso-orange.fr/fopttidf/tract/time%20to%20move.pdf

    Lire également Flash Info Cadres : « Time To Move: Résister à la pression » – mars avril 2009, CFDT: http://www.cfdt-3c-isalpin.fr/var/cfdt/storage/original/application/1577c0b70544c6de4f1fc1897f3d2152

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