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Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Ex-PDG rappelés : la revanche du commandement sur le management O commentaire

Alan Lafley avait pris sa retraite voilà quatre ans, après neuf années passées à la tête de Procter and Gamble. Le sexagénaire donnait depuis des conférences sur l’innovation et louait ses services comme consultant. Le géant de produits d’hygiène et d’entretien est pourtant venu le sortir de sa tranquillité. A 66 ans, Alan Lafley va rempiler : il va succéder dans l’urgence à Robert McDonald, dont il avait fait son dauphin à son départ mais que les actionnaires ont désavoué.

Ces dernières années, la chaîne de cafés Starbucks et la marque de vêtements JC Penney ont elles aussi rappelé d’anciens PDG. Les tempes grises incarneraient-elles désormais le salut, dans des entreprises qui ne savent plus à quel saint se vouer ?

« C’est le come-back des tontons flingueurs », répond Guillaume Bigot, auteur de « La Trahison des chefs » : des patrons capables à la fois de rassurer – ils savent donner un cap –… et de flinguer. Explications.

Les plus légitimes pour incarner la marque ?

Alan Lafley est un « proctérien », un enfant des couches-culottes Pampers. Entré au service de Procter & Gamble en 1977, il a d’abord fait carrière dans l’activité de produits détergents, avant d’élargir son champ. L’acquisition de Gillette, c’est lui. Le premier à avoir filmé les consommateurs lavant leur linge, c’est lui. Emus par ces souvenirs familiers, les actionnaires en ont déduit que Procter & Gamble, c’était lui.

Un peu comme si, à l’échelle française, RTL, c’était Philippe Bouvard. Ce qu’a bien fini par comprendre la direction de la radio : après avoir viré l’animateur des « Grosses Têtes », elle l’a finalement réintégré. Fait rarissime. Bouvard incarnait RTL. En tout cas dans les esprits. Car tout ceci n’est parfois guère rationnel.

Chez Procter, par exemple, Alan Lafley a profondément bidouillé l’ADN de l’entreprise, en se recentrant sur certains produits et certains clients. Il n’est pas plus « proctérien » non plus, finalement, que celui qu’il va remplacer (33 ans de maison). Mais Lafley incarne la belle époque du groupe. Et il le fait savoir, dispensant désormais ses leçons dans ses livres et communications.

Les seuls à savoir commander ?

A Libé, « on parle sous forme de blague du retour de Serge July [qui a dirigé de 1973 à 2006, ndlr], mais c’est vrai qu’il incarnait le journal », raconte un ancien journaliste du titre.

« C’est une histoire de légitimité, mais aussi de commandement. Avec lui, on savait où on allait, on savait ce qu’on voulait. »

Pas étonnant, juge Guillaume Bigot, directeur général du groupe IPAG (écoles de commerce) :

« La génération de 68 a intégré la notion d’autorité. C’est ce qui lui a permis de la dénoncer. Mais aussi de l’utiliser. A la LCR, ou dans le mouvement trotskiste, on savait y faire pour diriger. »

Pour lui, cette génération sait « commander », plutôt que « manager ». Elle a appris à le faire : colonies de vacances, camps de scouts, partis politiques et syndicats « faisaient d’extraordinaires viviers de chefs » (la JOC, Jeunesse ouvrière chrétienne, a notamment formé nombre de dirigeants socialistes).

Sans parler des réseaux de résistance pour les plus vieux. Alors que les plus jeunes n’ont pas eu l’occasion d’apprendre à commander, et ingurgitent du coup aujourd’hui des leçons de management toutes formatées. Quelques différences :

  • un chef décide et donc accepte l’incertitude. Un manager gère, évalue, calcule, ne supportant pas l’incertitude ;
  • le management est mou là où le commandement était ferme : démagogie, séduction, intéressement et menaces remplacent distance et obéissance ;
  • avec le management, les hiérarchies s’estompent mais les responsabilités de chacun se renforcent ;
  • le manager prend mille décisions sans vérifier si elles sont appliquées, le chef en prend peu mais suit leur mise en œuvre ;
  • le manager n’a qu’une obsession : réduire les coûts.

Guillaume Bigot voit donc dans ce rappel des retraités « le retour de l’autorité » :

« Les soixante-huitards commandent sans le vouloir, ils ont le réflexe du commandement, et on s’en rend compte aujourd’hui. »

Abolition de l’intérêt général

A la tête de Procter & Gamble depuis le départ d’Alan Lafley, Robert McDonald a été accusé par les actionnaires de ne pas être « assez agressif dans son plan de restructuration annoncé en février 2012, censé réduire les coûts de l’entreprise de 10 milliards de dollars d’ici 2016 », explique Le Figaro.

L’ancien PDG a donc été rappelé parce qu’il saurait garder un cap, mais aussi parce qu’il saurait licencier sans états d’âme. Pour Guillaume Bigot, cette génération d’après-guerre se caractérise par :

  • d’un côté, la critique de la figure du chef – jugée fasciste –, alors qu’eux-mêmes ont hérité des compétences du commandement ;
  • et d’un autre côté, l’abolition de l’intérêt général, du bien commun – jugé communiste -, que le chef devrait servir avec les salariés.

Avec Alan Lafley, les actionnaires de Procter & Gamble ont-ils choisi le meilleur ? C’est lui qui avait proposé que Robert McDonald lui succède. Une erreur de jugement visiblement.

Article d’Elsa Fayner paru sur Rue89.

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Publié dans : À la une | Néo-management

le 20/09/2013, par Elsa Fayner

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