Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Est-il seulement utile que vous reveniez demain dans l’entreprise ? » O commentaire

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Chronique de G. Delatour. Sous ce pseudonyme, un directeur d’entreprise anime sa chronique mensuelle sur Et voilà le travail.

C’est aujourd’hui. Le jour que l’on n’attend pas, celui que l’on espère encore moins. C’est aujourd’hui. Demain je ne serai plus pour cette structure et ses salariés qu’un pâle et souriant souvenir.
Pourtant, comme dans une belle histoire d’amour, tout avait si bien commencé. C’était il y a 3 ans. Trois ans déjà. Trois ans seulement.  Fraîchement nommé à la tête de l’entreprise, « il » était alors à la recherche de son second. Celui qui connaîtrait le milieu, comme on dit, mais qui, en plus, saurait composer avec les humeurs, les désidératas, les exigences des uns et des autres, managers et collaborateurs, mais aussi tout le tissu socio économique et politique régional. En fait, « celui » fut « celle ».  Et « celle », eh bien, ce fut moi.

Success story

Je m’appelle Solène et j’ai 35 ans. On me dit pétillante, fraîche, et, oui j’ose le dire, plutôt jolie. Mon CV est bardé d’un tas de diplômes très impressionnants. Si on les mettait bout à bout, je crois qu’on pourrait facilement m’évaluer à bac+25. Quant à mes expériences diverses, le même procédé me ferait facilement atteindre un âge canonique ! Mais dans cette histoire, ce fut bien là mon moindre pêché.
Deux ans et demi d’une entente parfaite aux yeux de tous. Tous nos projets se transformaient en réussites, et notre petite structure régionale est devenue une grande maison aux yeux de l’intelligentsia nationale, voire européenne. Les mécènes se pressaient à notre porte avec un enthousiasme sans précédent. Grâce à notre énergie sans faille, doublée du soutien inconditionnel de celui qui m’avait choisie, nous avions réussi notre pari.

Congés mat

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, à l’hiver 2008, je me pris à attendre un autre très grand événement. Oui j’allais devenir celle que je rêvais d’être : maman. Oh bien sur, comme je fais souvent fi des habitudes et des conventions, je menais seule ce nouveau projet, et je dois bien dire que cela me convenait parfaitement. Au travail, je redoublais d’effort ! Pour que tout soit prêt pour mon absence, et que ni notre belle maison, ni « lui » n’aient à souffrir d’une quelconque carence. Camille est née cet été. Si vous la voyiez, elle est magnifique, elle est ma joie, mon soleil.

Retour au bureau?

Toute occupée à mon bonheur, j’accueillis son invitation à la veille de ma reprise (un apéritif chez lui, quelle gentillesse !), comme une fleur de plus à mon paradis. C’est pour ça que je n’ai pas compris. C’est pour ça que les mots n’avaient pas de sens, oui je devais mal comprendre. Oui j’entendais mal quand avec un demi-sourire il m’a dit : « Solène, nous savons tous comme vous êtes heureuse. Vous êtes rayonnante. Cette enfant vous comble et l’on sent combien vous avez besoin d’elle. Est-il seulement utile que vous reveniez demain dans l’entreprise ? Vous serez moins disponible. Nous pourrions trouver un accord qui nous convienne à tous… ». Noir. Silence. Rien. Le néant. C’est alors que je me suis entendue lui répondre : « mais enfin, il n’en est pas question. Mon travail me comble, j’adore mes collègues et la vie que je mène… ». « Et puis, nous avons tout réussi depuis deux ans et demi ». Ma voix s’est alors étouffée et a laissé la place à la sienne qui me rétorqua : « ne faites pas l’imbécile… Les gens connaissent votre incompétence, et il n’y a bien que vous pour penser que tout le monde vous aime… ».

Direction la sortie

Tout est allé très vite. La procédure, tissu de mensonges et de témoignages honteux était prête et bien orchestrée. Mes collègues, médusés, terrorisés et incapables du moindre geste, me regardaient me débattre pour au moins garder la tête haute. Je compris que c’était peine perdue, quand j’appris, de manière tout à fait insidieuse qu’« il » avait été nommé ailleurs, dans une grosse structure de l’Est de la France. Pour pouvoir accéder à ce poste brillant et prometteur, il avait du accepter de mener à bien une dernière mission : celle de débarrasser notre entreprise de ma présence gênante, afin que son successeur puisse arriver avec « celui »… qui connaîtrait le milieu, comme on dit, mais qui en plus saurait composer avec les humeurs, les désidératas, les exigences des uns et des autres, managers et collaborateurs, mais aussi tout le tissu socio économique et politique régional.
Il avait alors évoqué mon départ par un mail consacré : « J’ai le plaisir de vous annoncer le départ de Solène S qui a souhaité donner une nouvelle orientation à sa carrière. Nous lui présentons tous nos vœux de réussite dans ses nouveaux projets. ».
Et les « nouveaux projets », c’est aujourd’hui qu’ils commencent. Car, c’est aujourd’hui. Le jour que l’on n’attend pas, celui que l’on espère encore moins. C’est aujourd’hui. Demain je ne serai plus pour cette structure et les gens qui la compose qu’un pâle mais souriant souvenir.
J’ai mis mon plus bel ensemble, maquillé mon cœur, et accroché un sourire à mon visage. Je m’appelle Solène, j’ai 35 ans, et je veux que mon élégance soit à la hauteur de ma dignité.

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Publié dans : 35h, retraites: temps de travail | Égalité professionnelle | Témoignages

le 30/12/2009, par Elsa Fayner

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