Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« En arrêt maladie, j’ai pris conscience que cette pression n’était pas normale » 3 commentaires

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Pascale (1), 39 ans, encadrante technique sur un chantier d’insertion. Quand les administrateurs de l’association entrent en désaccord avec les salariés, le cauchemar débute.

Je travaille pour un chantier d’insertion géré par une association. Le chantier reçoit des femmes notamment, pour les accompagner vers l’emploi. Ici, elles récoltent et trient des fruits et légumes, qu’elles vendent ensuite dans une boutique associative. Et nous sommes plusieurs encadrantes pour leur apprendre les gestes et les techniques. C’est un métier qui me passionne parce qu’il permet de montrer à des femmes qui ont peu confiance en elles qu’elles peuvent apprendre de vraies techniques.
Au départ, quand je suis arrivée, tout se passait bien avec les administrateurs qui, comme dans toute association, sont des bénévoles. Je pouvais mener à bien mon projet avec les femmes, les moyens étaient donnés, les femmes trouvaient ensuite un emploi.

Détournement de fonction

Mais, peu à peu, les administrateurs –qui sont pour la plupart des élus locaux- ont souhaité « employer » les femmes du chantier pour du ménage dans leur mairie, ou pour la cantine dans leurs écoles. Ce n’est pas du tout le but d’un chantier d’insertion. Les femmes n’ont aucune envie de faire le ménage ou la cantine, et, nous, nous avons besoin qu’elles soient disponibles pour les former. Nous avons donc commencé à nous plaindre. Ca a été le début de la fin.

Surcharge de travail

Depuis, toutes les demandes que je fais aux administrateurs, pour initier tel ou tel projet de formation, restent lettre morte. D’un autre côté, ils se sont mis à me confier des tâches de plus en plus éloignées de mon activité : faire les bilans financiers du magasin, faire sa communication et sa publicité, en plus du temps que je passais à gérer les 20 personnes de la récolte de fruits et légumes.
Ils voulaient donc me démotiver. J’ai essayé de tout faire, et j’ai commencé à être débordée. Je me suis mise à travailler 9h par jour, à faire des heures supplémentaires, dont on disait que je pouvais les récupérer mais je n’avais jamais le temps de le faire. Mes collègues aussi subissaient le même sort. Mais les administrateurs ne voyaient pas que nous avions trop de travail. Une administratrice est même venue un jour, nous a isolées dans une pièce, pour nous demander d’arrêter de « glander ».

Épuisement général

L’ambiance dans l’équipe s’est mise à se détériorer, chacune d’entre nous étant sous pression.
L’inspection du travail est venue faire une inspection sur les lieux. Parmi ses recommandations, une mise en garde : l’employeur est garant de la santé physique et mentale des employées et qu’il doit tout mettre en place pour la préserver. En vain.
Épuisée, je suis partie en arrêt maladie. Deux collègues ont ensuite fait de même. C’est alors, en discutant avec elles, en allant voir mon médecin, que j’ai pris conscience petit à petit que cette pression n’était pas normale. Ca a été un cheminement pour moi. Et je comprends mieux aujourd’hui les causes de ma dépression. En même temps, je culpabilise de ne plus travailler. Tous les jours, je me demande ce que fait telle ou telle femme du chantier, si elle a retrouvé un travail ou non.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Publié dans : Témoignages

le 17/01/2010, par Elsa Fayner

3 commentaires

  • Gilles Boitte dit :

    La psychiatre Marie-France Hirigoyen avait déjà mis en évidence que les associations pouvaient être des lieux d’injustice et de souffrance pour leurs salariés. C’est vrai de tout le secteur non-marchand associations, mutuelles, comités d’entreprise…
    Mais l’incapacité de ces structures à organiser le travail autrement conduit à valider l’organisation dominante du travail ! Si les élus, les syndicalistes, les mutualistes ne savent pas faire autrement, alors cela renforce l’idée que ce qui se passe dans les entreprises est « vraiment » la seule solution.
    On peut d’ailleurs lier cette incapacité à penser le travail autrement aux difficultés qu’ont les dits élus, syndicalistes, mutualistes à s’engager dans le débat sur le sens et l’organisation du travail.

  • Amalia dit :

    Bonjour, je suis tombée par hasard sur votre blog, je trouve les articles très intéressants, continuez, je repasserai vous lire avec grand plaisir :)

  • Anonyme dit :

    Moi aussi je suis encadrant technique chantier d’insertion dans le DEEE
    C’est un métier passionnant, mais je te confirme que les enjeux sont beaucoup plus politiques et financiers que sociaux.
    En effet, si au début je fus surpris par toute la confiance qui m’était apportée par les responsables de l’association porteuse, je fus également surpris par le peut d’intérêt porté aux bénéficiaires.

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