Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Des clous O commentaire

« Le clou qui dépasse rencontre souvent le marteau ».

Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d’autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable.

Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement.

Parce qu’ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu’ils souffrent de l’absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s’en plaindront pas : d’autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer.

Des Clous n’est pas un roman d’anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n’y a qu’à observer.

Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu’il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n’est pas acceptable ?

Nos clous n’ont certes pas la réponse. Mais quelqu’un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n’est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leur tâches discutables.

Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu’en feront-ils ?

Présentation de Tatiana Arfel.

Des Clous, de Tatiana ARFEL, éditions Corti, 6 janvier 2011


Extrait

Catherine, 5 janvier 1998

Il faut vivre avec son temps, Claire me l’a encore dit hier, elle allait à une sorte de concert en plein air, enfin concert, ce sont des claviers et des enceintes immenses en plein champ et gare aux oreilles, les paysans sont furieux, j’ai vu des reportages sur ce genre de fêtes. J’ai 46 ans et je vois bien comme les gens me regardent. Plus personne ne m’appelle mademoiselle. C’est comme si le meilleur était derrière moi. Les filles sont presque grandes, pourtant je n’y crois pas, moi, je le sais que j’ai encore plein à vivre. Et puis quoi, quelques kilos de plus, mais en échange de la tranquillité, moins de miroirs, du calme intérieur pour lire, je ne lisais pas autant, avant. Donc, je continue à penser que c’est une chance, c’est la première fois que je participe à la création d’une entreprise, même si on ne m’a pas demandé mon avis, y compris pour les embauches. Pourtant je fais ce travail depuis plus de quinze ans, mais ça viendra, il faut faire connaissance, et je peux faire du bon boulot, ça j’en suis sûre. J’ai eu le temps d’observer, partout où j’ai travaillé, comment ça marche, j’ai appris, appris à sentir quand un employé n’allait pas bien, j’en ai tant reçu dans mon bureau, appris à comprendre comment chacun pouvait progresser, appris aussi à discerner quand ils séchaient sur pied et voulait partir, trouver leur eau ailleurs.

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Publié dans : Culture

le 6/01/2011, par Elsa Fayner

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