Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Dans son travail, tout est devenu urgent » 1 commentaire

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière.

Le médecin du travail de l’entreprise étant en vacances, je reçois ce matin, à sa demande, Damien. Je ne connais pas ce monsieur, je ne connais pas non plus l’entreprise dans laquelle il travaille.

Damien semble énervé de pas être reçu par « son » médecin du travail. Il parle fort, s’agite, fait de grands gestes… Je le calme.
Il m’explique alors qu’il travaille depuis 22 ans dans une imprimerie. Il y est entré comme cariste et y est devenu responsable des litiges clients en 2005. Il me dit avec fierté que c’est un poste important.

Il a « monté » un syndicat en  2004, sans que cela ne pose de difficultés particulières. «  Au contraire, dit-il, avec l’ancien directeur, on a fait avancer les choses. » Depuis, il est délégué du personnel et il participe au CHSCT.

En avril 2007, arrive un nouveau directeur. Pour Damien, c’est là que commencent ses problèmes : il dit être constamment « fliqué » par Alain, son chef, qui cherche aussi à l’isoler. Il est persuadé qu’Alain a reçu des consignes de ce nouveau directeur. Et pourtant, dit Damien, « avant on était pote, on se connait depuis des années, maintenant on ne se parle plus. Pire, il ne me voit plus ».

Il raconte aussi avec émotion qu’à l’époque, il partageait  le même bureau que Roselyne. Or, cette collègue confie avoir reçu des consignes d’Alain pour ne plus parler à Damien. Mais comme Roselyne connaît Damien depuis 17 ans, elle passe outre ces interdictions. Pour Damien, c’est pour cela qu’elle a été licenciée en septembre 2007, pour une faute considérée comme légère. Damien dit avoir essayé de défendre sa collègue, mais le directeur n’a rien voulu savoir. Par la suite, plusieurs intérimaires se sont succédées au poste de Roselyne. Toutes auraient démissionné pour les mêmes raisons d’interdiction de communiquer avec Damien.Le visage de Damien se crispe à l’évocation de ces histoires.

Dans l’entreprise, Damien me dit qu’une plainte a été déposée pour harcèlement moral et discrimination syndicale par trois personnes du service. Le Tribunal des Prud’hommes ne s’est pas encore prononcé. Damien se lamente du temps que cela prend.

En septembre 2010, le service est totalement réorganisé : un openspace est aménagé. A cette occasion, un nouvel échelon hiérarchique est créé. Un adjoint au chef est nommé. Damien dit que cet adjoint le flique encore plus que son chef. Il dit que, même quand il se lève pour aller aux toilettes, il doit se justifier. Il dit aussi que, dans son travail, tout est devenu urgent: mails, dossiers, coups de téléphone, tout doit être traité rapidement, sans que Damien comprenne le sens de tout ça. Il dit être convoqué d’une façon très régulière pour lui répéter que tout était urgent.

Il raconte avec amusement comment, une collègue du service découvre un jour  un post-it sur le bureau de l’adjoint d’Alain, sur lequel figure l’emploi du temps précis de Damien : coups de téléphone reçus, pauses prises, personnes avec qui il avait parlé…  Damien dit être allé voir alors le DRH avec ce post-it. Le DRH aurait manifesté son étonnement, ce DRH aurait été licencié trois jours après. A la suite de cela, Damien dit en souriant que la seule décision prise a été l’achat  d’un broyeur à papier pour le chef.

Damien me dit s’être habitué à toutes « leurs conneries »,  il a compris que la direction voulait l’écarter mais il pense que la justice va l’aider. Il me montre tous les courriers adressés au directeur, à l’Inspection du travail.
Il m’explique avoir demandé une expertise sur le stress dans l’entreprise en CHSCT. En novembre 2010, cette enquête CHSCT sur le service litige clients est restituée, qui conclut à une souffrance dans le service, et propose des pistes de réflexion pour une réorganisation du service.  Mais Damien est persuadé que rien ne bougera sur ce plan là… Il est désabusé et me demande: « mais il faut quoi pour que quelqu’un m’aide, il faut que je me suicide ? » Il vit tout ce qui lui arrive avec un grand sentiment d’injustice,

Damien supporte cette situation depuis plusieurs mois mais, aujourd’hui, tout à coup, elle lui est devenue insupportable. Je ne comprends toujours pas pourquoi Damien a demandé ce matin une consultation en urgence, je le lui dis. C’est alors que Damien « craque ». En pleurant, avec de gros sanglots, il me raconte ce qui s’est passé hier :
Damien a été convoqué par Alain qui a critiqué violemment la qualité de son travail.
Entendre qu’il fait du mauvais boulot est insupportable pour Damien. Il se dit blessé, humilié. Il me rappelle que c’est grâce à son travail qu’il a gravi les échelons dans l’entreprise.
Il n’a pas dormi cette nuit. Il dit n’avoir jamais eu d’inquiétude sur son avenir, car « tout le monde sait qu'[il] bosse bien ». Hier soir en rentrant chez lui, il a pensé se jeter en voiture contre un arbre, il ne sait pas pourquoi il ne l’a pas fait. Ou plutôt, si: « cela lui aurait trop plaisir », grince-t-il.
Alain est très investi dans son travail, dans lequel il a sans aucun doute toujours eu beaucoup de reconnaissance puisqu’il a eu de nombreuses promotions internes. Toucher à la qualité de son travail, c’est touché à sa propre identité.

Je le dirige en urgence vers son médecin traitant pour une prise en charge.
Je lui conseille de revoir « son médecin du travail » dans le cadre d’une visite de pré reprise.

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Publié dans : Intérim | Témoignages

le 25/02/2011, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • Bonjour,
    encore un cas typique de harcèlement moral, en plus de le diriger vers son Médecin Traitant, son Médecin du Travail devra lui « conseiller » de porter plainte éventuellement et en lui rappelant que c’est à lui de prouver la matérialité des faits.
    En effet : Dégradation des conditions de travail; mauvais comportement répétitif; altération de sa santé mentale qui risque de compromettre son avenir professionnel (Articles L1152 et L1154 code du travail).
    En tant que Médecin du Travail, je n’en peux plus de voir des vies détruites psychiquement (avec famille, enfants, etc) à cause de l’entêtement de certains employeurs !!!

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