Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Danièle Linhart : « Un salarié en situation d’insécurité serait plus rentable » 4 commentaires

linhartEntretien avec la sociologue Danièle Linhart, sociologue, auteure de Travailler sans les autres ?, Le travail, Perte d’emploi, perte de soi, Pourquoi s’impliquer dans son travail?
Et voilà le travail – Le temps de travail diminue, les pénibilités physiques également, pourtant, ça va mal au travail. Pourquoi ?
Danièle Linhart –
Tout d’abord, je tiens à rappeler que le problème des pénibilités physiques n’est pas résolu. Il y a encore beaucoup d’accidents du travail et de maladies professionnelles non reconnus. Simplement, il y a moins d’ouvriers et de personnes exposées, ce qui donne l’impression statistique que ça va mieux.
Cela dit, c’est vrai, on ne peut pas dire qu’il y avait moins de souffrance durant les Trente Glorieuses. Le harcèlement des chefs n’est pas une nouveauté, ni le déni des compétences réelles. Le travail était particulièrement répétitif. Mais la grande différence, c’est, qu’à cette époque, cette souffrance au travail avait une résonance politique. La souffrance était dite comme telle, et l’idée était qu’elle traduisait des enjeux politiques fondamentaux en terme d’inégalités, de luttes des classes. A partir de cette interprétation de la souffrance au travail pouvait se construire un discours. Les gens souffraient mais il était possible de donner collectivement un sens à cette souffrance, de l’interpréter comme un vecteur de mobilisation idéologique, culturelle, sociale, politique. Parfois même, les brimades qui subissaient les syndicalistes étaient valorisées, héroïsées. C’était un tremplin vers une remise en cause.
Aujourd’hui, en revanche, le travail est devenu une épreuve personnelle et individuelle. Quand quelqu’un souffre, c’est qu’il est fragile, ou parce qu’il est harcelé personnellement. La souffrance devient alors ingérable, car on ne peut lui donner d’autre sens que celui de l’injustice ou de l’incompétence.

Qu’est-ce qui a suscité une telle évolution ?

Cette individualisation du travail est issue d’une stratégie du patronat mise en place après 1968. Le patronat a alors prétendu écouter les revendications d’autonomie de Mai 68, pour l’instaurer dans les entreprises (cf Les Assises du patronat en 73 à Marseille). Mais l’idée était davantage d’atomiser le collectif de travail, pour ne plus avoir à affronter un mouvement ouvrier aussi puissant. L’individualisation qui se fonde sur l’autonomie, et sur la responsabilisation, est ainsi entrée dans l’entreprise comme un véritable cheval de Troie.
L’autonomie est également arrivée parce que le travail se complexifie. Il est devenu plus tertiaire, et plus informatisé. La concurrence joue de plus en plus sur les différences qualitatives des services et des produits. La possibilité du taylorisme est désormais moindre. Car les travailleurs doivent de plus en plus être en contact avec le public, et interpréter des données.

Mais l’autonomie n’a-t-elle pas des vertus ?

C’est magnifique, bien sûr, d’être autonome, et le taylorisme est odieux. Mais l’autonomie devient un piège quand il n’est possible de négocier ni les objectifs, ni les moyens pour les atteindre. C’est là que les salariés se sentent piégés.
D’autant plus que la hiérarchie, qui tourne sans arrêt, n’a pas le temps de connaître la réalité du travail, les difficultés du terrain. Pourtant, c’est elle qui donne les ordres, qui fixe les objectifs et qui évalue les résultats…

Quelles en sont les conséquences ?
Avant, il suffisait de vérifier sur la prescription stricte taylorienne était appliquée. C’était un moyen de contrôle relativement simple. Mais, aujourd’hui, comment contraindre, comment contrôler les travailleurs puisqu’il n’y a plus de prescription stricte, qu’il faut interpréter, s’adapter ? L’un des moyens, c’est de contraindre par la pression. On met les salariés en concurrence, on les juge en permanence, on leur fixe des objectifs plus qu’ambitieux, on ne reconnaît jamais leur travail sinon on craint qu’ils s’endorment. Parallèlement, on diffuse une idéologie vantant les mérites du salarié vertueux : disponible, mobile, flexible. Et, pour convaincre les troupes, on joue sur le registre narcissique (cf Gaullejac) : il s’agit de s’épanouir au travail, de s’y réaliser.

C’est ce qui s’est passé chez France Télécom ?
Là, c’en est même la caricature. Car la direction pense avoir hérité d’un corps social totalement inadapté, les fonctionnaires. A qui il faudrait « secouer le cocotier ». C’est une expression qui revient souvent. Pour qu’ils ne se sentent pas à la maison quand ils travaillent. Il s’est donc agi de créer une précarité subjective. Avec l’idée que quelqu’un qui se trouve en situation d’insécurité est plus rentable. Cela conduit plutôt à un état d’épuisement réel, d’autant plus que tous les efforts effectués pour s’adapter sont niés.
Or, les fonctionnaires s’adaptent si on les forme convenablement, et si on leur laisse les moyens de s’approprier leur travail (cf Ivan du Roy).

Quelles sont les pistes d’amélioration ?
Il faudrait réintroduire de la cohérence dans la stratégie manageriale. Si on introduit l’autonomie dans l’entreprise, celle-ci doit concerner aussi la définition des objectifs, la négociation des délais, etc. L’une des plainte qui revient le plus souvent de la part des travailleurs, c’est « On n’est pas écoutés ». L’autonomie devient en réalité un alibi pour sous-traiter aux salariés toutes les difficultés d’un travail devenu trop complexe : c’est à eux de se débrouiller pour atteindre des objectifs trop ambitieux avec des moyens limités, de se défoncer en permanence, sans même en recevoir de la reconnaissance. Car le N+1 qui évalue ne sait pas tout ça, ne connaît rien au drame qui se joue.

Propos recueillis par Elsa Fayner

Les conseils de lecture de Danièle Linhart

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Publié dans : Néo-management | Travail, souffrance ou d'émancipation?

le 30/10/2009, par Elsa Fayner

4 commentaires

  • GIRARD dit :

    VOICI LES MAILS QUE L’ON RECOIT EN TANT QUE CHEF DE SERVICE, TOUTES LES SEMAINES A LA CPAM:

    « Bonjour,
    (…) Le nombre de feuilles de soins en instance commence à atteindre un volume important. As-tu envisagé une action particulière pour diminuer ce chiffre, et le tri des feuilles à retourner a-t-il déjà été effectué?
    De plus, le nombre de réclamations réceptionnées dans ton service cette semaine est important et vient donc s’ajouter au nombre de réclamations en instance enregistrées dans notre logiciel depuis plusieurs mois, qui ne sont toujours pas clôturées.
    Il semble donc urgent d’envisager une action spécifique sur cette activité, et de procéder aux régularisations liées aux réclamations en instance.
    Merci de nous indiquer quelles actions tu proposes ».

    VOICI MA REPONSE A CE MAIL

    « Bonjour,
    Je suis surprise du contenu de ton message sur les retards accumulés des différentes activités de mon service.
    En effet, nous avons maintes fois débattu de l’organisation des services, de l’état de leurs effectifs respectifs et des activités y afférent.
    (…) Le tri des feuilles ? Bien sûr, je passe mon temps à faire ça ou presque afin que les agents puissent valider les lots qui se sont entassés. Deux agents de l’ex groupe saisie sont par ailleurs en formation TAM TAM : elles liquident des feuilles de soins l’après-midi. J’ai 4 agents qui bénéficient de postes aménagés: elles ne travaillent que le matin sur la télétransmission. Un agent va au CE. Un autre agent est très souvent en renfort accueil . Enfin, un agent est en arrêt longue maladie.
    (…) Mon équipe et moi-même, depuis la restructuration, travaillons continuellement dans l’urgence même pour traiter des dossiers complexes : car il faut savoir qu’une régularisation INFI ou PHARMA ce n’est pas un dossier simple à cause des franchises et des compteurs. Nous avions, en effet, récupéré une situation antérieure très mauvaise….
    Des solutions???? si j’en avais, il y a longtemps que je les aurais appliquées. »

    VOICI DU REEL SUR LA PRESSION QUE SUBISSENT LES CADRES DANS UNE CAISSE PRIMAIRE D ASSURANCE MALADIE

  • […] lire cet entretien qu’elle a accordé à Elsa Fayner, auteure du blog Et voilà le travail : “Un salarié en situation d’insécurité serait plus rentable”. Danièle Linhart, Perte d’emploi, perte de soi, Ed. ERES, Paris, […]

  • tinel dit :

    je suis bipolaire et j’ai démissionné de mon petit emploi au Bureau d’aide sociale de la ville de Paris. Depuis je suis prise en charge à Toulouse en thérapie et je tente une réinsertion sociale basée sur l’art ; j’ai vu combien nous autres handicapés avons de grosses difficultés de déstigmatisation et je fonde avec d’autres une association basée sur l’empowerment et la réinsertion

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