Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Le mercredi soir, il disparaît et marche toute la nuit » 8 commentaires

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

D’après l’INRS, les cas de suicides sur les lieux du travail ont commencé à être rapportés par les médecins du travail vers la fin des années 1990. Entre janvier 2008 à juin 2009, la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) a reconnu 28 suicides reconnus comme accidents du travail. Pour autant, il n’existe pas de données nationales permettant de suivre l’évolution du nombre des suicides sur le lieu du travail et a fortiori liés au travail.

Une chose est sûre, toutefois, quels que soient les chiffres: quand une vingtaine de salariés d’une même entreprise mettent fin à leurs jours sur le lieu de leur travail -y revenant parfois dans ce seul but- ou laissant un mot indiquant un lien clair avec les conditions de travail, c’est que ça va mal dans l’entreprise. Et France Télécom n’est pas la seule à voir s’accumuler les morts volontaires.

Mais, là encore, le sujet est à manier avec précaution. Tous les salariés qui vont mal ne se suicident pas. En revanche, certains salariés confrontés à certaines situations, dans leur vie personnelle ou au travail, passent à l’acte. Quelles sont-elles dans le milieu professionnel (quelles organisations du travail, quel management, etc.) ? C’est tout ce champ de recherche qu’il reste à approfondir. Pour mieux saisir la complexité du sujet, voici un récit, celui du père de Jean-Michel, qui s’est suicidé à 34 ans, après avoir tué femme et enfants.

Jean-Michel entre en 1994 à la mairie, comme agent d’entretien d’abord. Il s’est marié deux ans plus tôt, tout va bien. Pendant cinq années, les évaluations qui sont faites de son travail son élogieuses. Il a de bonnes relations avec le public et avec ses collègues.

Devenir indésirable

Cependant, peu à peu, tout bascule. Il en a assez d’entendre des insultes racistes, sa femme étant fille de harki. Il en a assez aussi que son équipe manie les poubelles sans gants par exemple, alors qu’y traînent parfois des seringues. Il commence à faire toute une série de demandes pour que son service fonctionne correctement. Peu à peu, d’utile, il devient emmerdeur. Surtout après s’être syndiqué à la CGT.

Se trouver mis à l’écart

Alors que les formations qu’il demandait étaient jusqu’à présent accordées, celles qu’il veut suivre à ce moment-là, pour se spécialiser dans les espaces verts, lui sont refusées. On lui confie des tâches de plus en plus pénibles. On le menace de sanctions s’il n’obtempère pas. Les insultes, les provocations redoublent. Un dessin le caricaturant est apposé à côté d’un tract raciste distribuant des points par arabes écrasés sur un panneau officiel, sous clé, du local technique.

Lors d’une visite, la médecin du travail confie à Jean-Michel qu’il lui a été suggéré de le déclarer inapte au poste de jardinier, pour lui confier un poste de gardien des espaces verts, un placard. La médecin refuse évidemment, mais se montre inquiète pour Jean-Michel. Elle lui conseille d’aller voir la DRH pour clarifier la situation.
Ce qu’il fait. Mais, quand il est reçu par l’équipe de direction, on lui passe un savon, et on lui intime l’ordre de dégager du service, ou de demander sa mutation.

Ne pas vouloir céder

Mais Jean-Michel a un BTS en agriculture, il aime les plantes, il veut progresser, accéder à un poste de cadre.
En avril 2002 une surveillance de ses moindres faits et gestes est mise en place, constate Jean-Michel. On guette l’erreur. La médecin du travail envoie des avis de plus en plus alarmistes à son sujet. Elle lui conseille de partir. Nous, ses parents, le lui conseillons aussi.
Mais il trouve incroyable que sa direction veuille le forcer à partir. Il ne veut pas céder.

Etre puni

Pourtant, en mai 2002, il finit par demander sa mutation, pour ne pas craquer. La mairie le laisse « mariner » huit mois durant dans ce service hostile où il est isolé, stigmatisé au quotidien, puis lui propose en fin d’année la déchetterie. Un lieu dans notre ville qui est une vraie plaie, un lieu de conflits avec les usagers. Jean-Michel le vit comme une punition. Il refuse ce poste, assisté par la CGT, qui dénonce dans un PV cette mutation sanction irrégulière. Jean-Michel demande qu’on lui fasse une autre proposition.
On lui répond que c’est ça ou rien. Il lance toutes les pistes pour trouver un emploi dans une autre mairie.

Etre victime d’acharnement

Un psychiatre, recommandé par le médecin du travail, met Jean-Michel en arrêt maladie. Sa direction déclenche un contrôle médical patronal et le médecin contrôleur renvoie Jean-Michel au travail le week-end suivant malgré l’avis contraire très alarmiste du psychiatre. Jean Michel sort de cette visite médicale effondré.

Ne pas trouver d’issue

Le samedi suivant, il doit être à la déchetterie. Le mardi, il se casse le doigt d’un coup de marteau pour ne pas y aller. Le mercredi soir, il disparaît et marche toute la nuit. Sa femme le retrouve à 15 km chez son ami de travail. Excédée par, selon son expression, « cette mairie de merde qui nous bouffe la vie ». Elle s’énerve, lui fait des reproches.
Dans la nuit, Jean-Michel tue sa femme, ses deux enfants et tente de se suicider. Sorti du coma, il parachève en prison douze jours plus tard ce que les psychiatres ont défini comme étant un « suicide altruiste ».

Propos recueillis par Elsa Fayner

Le Dr Christophe Dejours a réalisé une expertise sur le cas de Jean-Michel Rieux. Pour lui, les problèmes professionnels « sont les seuls qui peuvent être retenus au titre d’éléments déclenchants de la décompensation psychopathologique ». Extraits du rapport.
« Sur la base des documents disponibles et des témoignages figurant dans le dossier, il apparaît que les conflits de JM Rieux avec ses collègues et sa hiérarchie se caractérisent par le fait qu’il a été la cible d’insultes et parfois de menaces, qu’il a été visé par des actes de malveillance, de discrimination et d’humiliation, y compris par voie d’affichage public, et qu’il a été progressivement isolé par les autres, et marginalisé dans le service des parcs et jardins où il travaillait, par sa hiérarchie », écrit l’ex-Psychiatre des Hôpitaux, aujourd’hui Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers. « Ce par quoi il a été le plus atteint, semble-t-il, c’est par les injustices dont il se sentait victime, en particulier dans le domaine des formations auxquelles il s’était porté candidat et dans celui de son avancement. Ce sentiment d’être lésé n’est pas délirant, mais semble dûment attesté par les pièces figurant au dosser.
Il semble que la désinscription à une formation d’une part, la non-promotion après réussite aux examens d’autre part, alors que deux collègues ayant échoué étaient promus, constituaient des iniquités. Mais il apparaît que JM Rieux a ressenti ces injustices d’une façon tellement douloureuse qu’elles ont sans doute joué un rôle dans la déstabilisation psychologique. Ceci suggère que le projet de JM Rieux de progresser dans ses connaissances et sa formation d’une part, dans ses responsabilités et son statut d’autre part, était investi de façon particulièrement intense ».
Enfin, « L’appel à une contre-visite médicale, en vue de remettre en cause l’arrêt de maladie prescrit au patient, suggère que la hiérarchie cherchait l’épreuve de force, dans un contexte où le salarié, en arrêt maladie, n’était plus en possession de ses moyens.
L’avis donné par le praticien en remettant en cause la prise en charge psychiatrique du patient, a été un facteur précipitant de la décompensation. En faisant perdre au patient ses repères et sa confiance dans ses médecins, cette décision a favorisé la confusion mentale, la perte du contrôle émotionnel et le passage à l’acte compulsif.»

« Pourquoi le raptus a-t-il pris une forme meurtrière ? (…) JM Rieux disposait de défenses solides qui lui ont permis de faire face aux conflits du travail et à la dégradation de la situation pendant plusieurs années. Pour lutter contre les effets délétères de ces conflits il disposait :
– de ses propres défenses
– de l’aide de sa famille et de ses proches
– d’un suivi psychologique ou psychothérapeutique pendant la dernière année.
La part revenant à chacune de ces contributions est impossible à faire sur la base du dossier. Mais on remarque quand même que les défenses de JM Rieux ont un certain degré de rigidité (cf la lettre du Docteur B qui précise « son manque de capacité à courber l’échine pour avoir la paix »). Si ces défenses lui ont permis de tenir longtemps la tête hors de l’eau, elles ont probablement contribué à la forme violente de la fin. Si ces défenses avaient cédé au lieu de résister, JM Rieux aurait fait beaucoup plus tôt une décompensation dépressive, qui en étant plus précoce, aurait été peut-être moins grave. (…)

Compte tenu de son propre investissement passionné dans le travail et de sa soif de reconnaissance, il est possible que la convergence entre leurs angoisses à tous deux (lui et son épouse) ait contribué à donner sa forme dévastatrice au raptus : éviter à sa propre famille l’horreur de l’épreuve et du spectacle de la décadence que, dans sa confusion mentale, il croit aussi insupportable et invivable pour eux que pour lui ».

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Publié dans : Témoignages

le 1/11/2009, par Elsa Fayner

8 commentaires

  • vasseur laurence dit :

    Je trouve ce témoignage terrible…la « mutilation » à coup de marteau me fait penser aux soldats qui se mutilaient volontairement pour ne pas aller au front..drôle d’époque que la notre…

  • solalbe dit :

    Au-delà du système que l’on peut contester (mais dans le cas d’une mairie…) ce sont des personnes qui ont accumulé dénis d’équité, insultes, diffamations, harcèlement moral, etc. « ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Le procureur de la république a-t-il entamé des poursuites contre elles? Le maximum prévu par la loi pour ces délits, même faible au regard des conséquences, aurait au moins le mérite d’améliorer les prises de conscience…

  • delhon dit :

    Non seulement le procureur n’a pas entamé de poursuites mais, de plus, la chambre de l’instruction a jugé la plainte irrecevable : les parents n’ont pas le droit de porter plainte pour harcèlement moral, ni en tant qu’ayants droit, ni en tant que victimes par ricochet !
    Employeurs, harcelez à mort, vous resterez intouchables !
    L’affaire est dans les mains de la cour de cassation, en espérant que cette décision ne deviendra pas une jurisprudence…

  • Rieux dit :

    Près de 7 ans se sont écoulés depuis ce drame, début 2003.
    Cette horrible affaire Rieux est tristement exemplaire des « omertas » ( le rejet de la plainte pour irrecevabilité du 30 juin dernier en étant l’ultime manoeuvre) que les réseaux de ces potentats économiques et politiques locaux tissent pour camoufler leurs méfaits, n’hésitant pas pour cela à salir, après leur mort, ceux qu’ils ont poussé vers le désespoir et à opposer leur mépris aux familles endeuillées qui se battent pour que soit justement établie une vérité sans laquelle il ne peut y avoir ni paix, ni justice, ni deuil, vérité qui seule peut être préventive d’autres drames à venir.
    Victimes de ces parodies, pour une Justice digne de ce nom, unissons nous !

  • Jacques dit :

    Ce témoignage est terrible…la “mutilation” à coup de marteau me fait froid dans le dos, et ces dirigeants n’ont même pas honte, de leurs actes.

  • Garriga dit :

    Aux frontières métaphysiques de la rhétorique et de la mauvaise foi, là ou la négation de la réalité touche à l’art, sur ce territoire , nul n’aurait pu soupçonner que même le plus transigeant des procureurs se serait aventuré.
    Le rejet d’une plainte pour irrecevabilité après qu’un juge d’instruction ait rendu une décision, que celle-ci ait fait l’objet d’un appel devant la juridiction compétente, ça a tout l’air d’un déni d’état de droit.
    Il faut que la vérité se fasse jour, elle ne peut souffrir de se tapir éternellement dans l’ombre.

  • Cros Jacques dit :

    Je me rappelle le jour où on m’a donné l’information concernant ce qui venait de se passer dans la famille Rieux. C’était évident quelque chose de terrible.
    Je n’avais bien sûr pas alors tous les éléments d’appréciation et en particulier je ne connaissais pas la situation conflictuelle grave que vivait Jean-Michel au plan professionnel.
    Après coup, quand on apprend ce qui était alors en cause, on comprend le cheminement qui a abouti au drame.
    Les dysfonctionnements de notre société se traduisent par un mal vivre dans le travail dont nous avons à présent des illustrations avec ce qui se passe aux Télécommunications.
    Avec quelques variantes dans le déroulement des actes, l’affaire Rieux me paraît s’inscrire dans la dégradation générale qui conduit les gens à « disjoncter » de manière plus ou moins lourde de conséquence devant les harcèlements dont ils sont l’objet.
    A cette dégradation il faut ajouter le rôle de la médecine du travail dont nous ne sommes pas en mesure de dire ce qui l’emporte de la soumission au patronat et à l’autorité administrative ou de l’incompétence professionnelle. Quoi qu’il en soit le résultat est là !
    Cette affaire qui restera douloureuse pour la famille quel que soit le jugement rendu sur la responsabilité des services municipaux de Béziers.

  • Garriga dit :

    Forcément ! dans un jugement, la peine vient sanctionner la faute, tandis que les dommages intérêts viennent réparer les conséquences. D’où parfois, le sentiment « d’injustice » des victimes. Mais c’est le principe même de la justice, il ne peut être remis en cause.
    Encore faut il que la justice fasse son travail !
    Visiblement, c’est ce que réclame la famille, que la justice fasse son travail.
    Et c’est ce que nous nous devons de réclamer à ses côtés.

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